Sénégal : La bataille à armes égales entre les frères ennemis a débuté

Le Sénégal vit des moments singuliers. C’est une expérience à nulle autre pareille où deux hommes sortent de la prison de Cap Manuel et s’emparent du pouvoir auquel l’un d’eux ne peut prétendre et qui choisit le second pour le conquérir en son nom car il serait son alter ego. C’est avec le slogan de « Diomaye moy Sonko » que la campagne est battue et remportée au premier tour. Et vient l’expérience du pouvoir. Le pouvoir, cette maîtresse jalouse, qui ne supporte pas deux amants sous son toit, brise les rêves de l’alternance sereine.

Comme le dit Laurent Gbagbo, il y a un fauteuil présidentiel, pas un banc, ni un canapé. Pendant deux ans, les amis et frères, le mentor et son filleul, se sont essayés à diriger en tandem. Mais la barque Sénégal a pris de l’eau avec une dette astronomique héritée de l’ancien pouvoir et le Premier ministre a dû s’éloigner du président en s’emparant de la présidence de l’Assemblée nationale. Et une nouvelle phase de la vie politique du pays est en train de s’écrire. Nous assistons à une recomposition du paysage politique autour du conflit entre les deux hommes.

Ce conflit s’est exacerbé avec la révision constitutionnelle de l’Assemblée nationale qui, entre autres réformes des pouvoirs du président, prévoyait l’interdiction pour celui-ci de diriger un parti politique. La révision a été annulée pour vice de procédure par le Conseil constitutionnel. Et le président, qui avait son projet depuis le conflit sur la direction de la Coalition Diomaye président, a officialisé la création de son parti le 25 juillet 2026 et a livré un discours littéraire de haut vol comme président du parti Kiiraay les Patriotes républicains. Une lecture et une explication de ce texte ne sont pas du tout superflues, car c’est la première fois que Diomaye Faye se découvre et dresse un portrait en creux d’Ousmane Sonko sans le nommer. Grand moment de politique ?

Avant tout, il faut dire à quoi nous devons cette phase de la vie politique du Sénégal. Quand Barack Obama avait dit que l’Afrique n’avait pas besoin d’hommes forts mais d’institutions fortes, il y a eu des mécontents. C’est pourtant grâce aux institutions fortes que l’alternance du Pastef a eu lieu au Sénégal, et que la création de Kiiraay, les patriotes républicains, est faite et que ce discours a pu être prononcé.

C’est clair maintenant, la confrontation est inévitable, elle est en marche et les deux protagonistes s’attendent à donner des coups et à en prendre. Donner le nom d’Ousmane Sonko à son fils n’empêche pas Bachirou Diomaye Faye de se battre contre lui en politique. Ce fils restera le souvenir vivant de leur amitié passée, et si son mentor n’a plus de place dans son cœur, il ne peut pas en être de même pour son homonyme qui est le fruit de son sang.

Si Sonko est un tribun, Diomaye est un as du discours écrit

Au début de son discours, le président sénégalais a décliné ses origines. Ce n’est pas anodin, celui qui prenait moins de lumière dans le tandem a tenu à s’afficher, à mettre ses racines, son enfance paysanne, campagnarde sous les projecteurs. Il va filer une métaphore bucolique, champêtre, paysanne tout au long du discours avec un champ lexical qui accumule les références au champ, aux semailles, à la graine, au mil, aux saisons, au temps.

Nous apprenons ainsi qu’il est fils de paysan de Ndiaganiao et qu’il a appris ses premières leçons politiques non de manière livresque mais au champ, à côté des anciens qui savaient distinguer entre le mil et le « djenbeu », une sorte d’ivraie. Il fait ici un sort à l’image de maître d’Ousmane Sonko qui lui aurait tout appris en politique en le prenant sous son aile de grand frère. Non, il avait une science politique acquise au champ. Avant le Pastef, il y a eu le champ.

Et il s’écriera à un moment du discours : nous voici au champ, en levant les bras, nous sommes au champ. Est-ce là le lieu de la confrontation ? Ou encore se battra-t-il avec un art et un savoir-faire paysans ? Il répond à un moment du discours qu’« un paysan ne passe pas sa saison à maudire l’herbe folle ». On ne peut s’empêcher de voir le portrait dressé en creux d’Ousmane Sonko dans cette herbe folle semblable au mil qui « occupe la terre, boit l’eau tombée du ciel, entretient toute une saison l’illusion de l’abondance, puis il laisse les mains vides ». De cette déception, il a tiré une leçon. C’est celle du temps qui trie le bon grain de l’ivraie. « Le temps est le plus honnête des juges, …. qui sépare à la fin ce qui nourrit de ce qui occupe, ce qui construit de ce qui promet, ce qui sert de ce qui dessert … ». Puisqu’il en est ainsi, il demande aux Sénégalais de la patience pour la récolte : « Donnez-moi le temps. »

Celui dont il a besoin pour être prêt pour les futures batailles. En gros, c’est encore le temps des semailles. La récolte n’est pas pour maintenant, ni pour Ousmane Sonko, ni pour Diomaye Faye. Si récolte il y a, il faudra attendre le second mandat car l’alternance du Pastef passera le premier mandat à se déchirer et à reconstruire. Diomaye ne renie pas les valeurs du Pastef, il les revendique toutes, nuance quelques-unes et justifie sa posture. Comme pour dire ce champ du Pastef, il l’a aussi labouré et il n’abandonnera pas les graines semées à un autre. Les valeurs, les hommes du Pastef sont dans son inventaire et chacun choisira son parti.

Entre le Pastef de Sonko et Kiiraay de Diomaye. Cette longue référence au monde paysan de Diomaye est aussi un éclairage sur les origines petites bourgeoises d’Ousmane Sonko, dont on dit qu’il aurait des parents fonctionnaires et qu’il est né à Thiès, une des principales villes du pays. À opposer les villes à la campagne, le président de Kiiraay oublie le poids de la ville de Dakar qui représente un peu moins du quart de la population, sans compter les autres villes (Touba, Thiès, Ziguinchor, etc.) dans la démographie du pays et donc dans l’élection.

Diomaye reconnaît que le pouvoir présidentiel l’a changé et il dit : « Quand on est opposant, on n’est responsable de rien en aucune façon, mais lorsqu’on exerce le pouvoir, on est responsable de tout de toutes les façons. » Comment ne pas reconnaître cette évolution de sa pensée et la justesse des propos suivants : « Ce qui tient un pays dans le calme et la tempête, ce ne sont ni les slogans, ni les foules, ni même les hommes et les femmes, ce sont les institutions : l’école qui ouvre le matin, le tribunal qui dit le droit, l’hôpital qui veille la nuit, le soldat qui garde la frontière, l’urne qui attend son heure. C’est ça qui tient le pays, c’est ça que nous devons protéger. »

Les paysans disent qu’il faut se méfier de l’eau qui dort. Sonko, qui se demandait ce qui arrivait à son petit frère, le voit dans l’arène face à lui. Il n’est pas surpris, le président du Pastef, il veut les dates des futures élections pour en finir tout de suite avec lui par la force de son charisme et son parti d’un million de membres.

Est-ce ainsi que le Pastef se veut un parti d’avant-garde ou est-ce seulement la mobilisation financière qui est recherchée avec 1 milliard de FCFA dans la caisse (1 000 X 1 000 000) par les cartes vendues ? Ne boudons pas notre plaisir, la démocratie sénégalaise vit de grands moments avec des institutions fortes et des partis qui se battent. Le bémol est que tout cela fait passer au second plan les problèmes économiques, la vie chère et le manque d’emploi…

Sana Guy

Lefaso.net

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