Nesma (nom d’emprunt) berce son fils, Yasser, sur ses genoux. À 26 ans, cette diplômée garde en mémoire les visages des trois combattants paramilitaires qui l’ont violée à Khartoum, la capitale du Soudan. Comme elle, des milliers de femmes ont été agressées depuis le début du conflit en avril 2023 entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide (FSR).
De ces violences sexuelles systématiques sont nés des enfants, souvent perçus comme le symbole d’un traumatisme profond. Pour Nesma, la grossesse n’a été découverte qu’au cinquième mois. Malgré le choc, elle a choisi de garder son enfant : « Ce n’est pas la faute de mon fils, tout comme ce n’est pas la mienne. »
Le viol, arme de guerre
Selon des experts de l’ONU, les FSR ont utilisé le viol comme une stratégie de domination et de destruction sociale. À Darfour, des centaines de cas ont été recensés dans certaines villes, souvent sans suivi médical ni plainte officielle.
Les récits convergent : attaques de bus, enlèvements, viols collectifs lors des déplacements. Les violences ciblent particulièrement certaines communautés, aggravant les fractures ethniques et sociales.
Dans une société conservatrice, les survivantes affrontent une double peine. Beaucoup gardent le silence, par peur d’être rejetées ou accusées. Certaines sont abandonnées par leur famille ou divorcent sous la pression sociale.
Les enfants nés de ces viols grandissent souvent dans le secret. Ils sont parfois présentés comme des orphelins recueillis ou élevés loin du regard des communautés.
Survivre avec l’enfant
À Tawila, ville de l’État du Darfour du Nord qui abrite des centaines de milliers de déplacés, Hayat, 20 ans, tente d’offrir un avenir meilleur à son bébé. Elle n’est pas seule : de nombreuses femmes élèvent des enfants issus de violences, malgré un lourd traumatisme.
Certaines, comme Halima, ont été violées à plusieurs reprises au fil des années. D’autres, comme Rawia, encore adolescente, portent seules une grossesse imposée. Entre rejet, peur et instabilité, elles cherchent à reconstruire leur vie.
Pour certaines mères, l’amour pour l’enfant coexiste avec la douleur du souvenir. Fayha, 30 ans, confie lutter avec ses émotions : « Je dois être à la fois mère et père « .
Les professionnels humanitaires constatent que les liens affectifs peuvent être difficiles à établir, les enfants rappelant constamment la violence subie.
Un avenir incertain
Au-delà du traumatisme, des défis juridiques majeurs subsistent. L’accès aux actes de naissance reste compliqué, limitant l’accès aux soins et à l’éducation. La question du statut de ces enfants inquiète les organisations internationales : sans reconnaissance claire, leur avenir pourrait être marqué par une marginalisation durable. Certains enfants sont confiés à des familles d’accueil, parfois de façon informelle. D’autres sont rejetés dès la naissance. Mais beaucoup de mères, comme Nesma, choisissent de les garder envers et contre tout. Aujourd’hui, son fils a 13 mois. Malgré la dépression et les difficultés, elle s’accroche à un objectif simple : » Il mérite une belle vie « .
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