L’esthétique épurée et minérale que nous prêtons aux vestiges du passé est un contresens historique. « Quand, à la Renaissance, on redécouvre les sculptures grecques, on ne voit pas leurs couleurs », souligne Philippe Jockey, historien de l’art, archéologue et auteur du Mythe de la Grèce blanche (éd. Belin, 2015). « Se construit alors une culture qui cherche à se démarquer du Moyen Âge, très coloré [comme le montre, ci-dessous, la façade de la cathédrale d’Amiens, dans la Somme, ndlr], mais également jugé obscurantiste. Les teintes vont s’effacer au profit du trait.«
Dès le XVIIIe siècle, les statues au teint d’albâtre sont placées au sommet de l’art. En 1810, l’écrivain allemand Goethe en vient même à écrire que « les hommes sophistiqués évitent les couleurs ». « C’est devenu un fondement esthétique et idéologique, mais les artistes de l’Antiquité seraient sans doute choqués, voire scandalisés, de voir leurs œuvres si blanches, explique le chercheur. Pour eux, elles auraient l’air inachevées, ou même abandonnées. »
Au fil des siècles, les preuves archéologiques se sont multipliées. Dès 1760, l’Artémis de Pompéi dévoile ses cheveux roux. En 1977, la tombe de Philippe II, le père d’Alexandre le Grand, restée inviolée, expose ses peintures murales, ses fresques ainsi que des pigments et des techniques d’une grande sophistication. Impossible dès lors d’ignorer l’ampleur et la qualité de la polychromie antique.
Comment la microscopie Raman fait-elle revivre les couleurs du passé ?
Le XXe siècle voit le développement de la microscopie Raman, qui identifie les couleurs par leur « signature » moléculaire, et de la spectroscopie de fluorescence qui détecte les éléments chimiques présents dans les pigments. Ces technologies permettent enfin de ressusciter les nuances aujourd’hui disparues, dans la statuaire grecque mais aussi dans les œuvres du Moyen Âge.
Aujourd’hui, tous les objets archéologiques retrouvent leur éclat : les pyramides mayas, les soldats de terre cuite chinois, le Sphinx… Quitte à bouleverser notre vision et nos standards modernes. Faudrait-il désormais restaurer ces statues et ces bâtiments dans leur aspect d’époque ? Le débat est ouvert.
Découverts en mer, les guerriers de Riace dévoilent leur beauté originelle
Découverts en 1972 par huit mètres de fond au large de la Calabre (Italie), les guerriers de Riace nous ont révélé le savoir-faire, le sens du détail et la maîtrise du bronze des artistes grecs du Ve siècle avant notre ère.
Si la patine de ces œuvres antiques nous séduit, il faut imaginer qu’à l’époque ces statues étaient régulièrement raclées, polies et poncées. « Le bronze devait être étincelant ! La statue était même parfois entièrement dorée », souligne Philippe Jockey. Dans cette course au flamboyant, les yeux étaient constitués de marbre, pour les globes oculaires, et de verre coloré pour l’iris et la pupille. Il fallait que ça brille !
Les guerriers de Riace, découverts en 1972 au large de Riace, en Calabre, Italie.
© Aquaplaning/Wikimedia Commons
La cathédrale Notre-Dame d’Amiens, un joyau en Technicolor
Triste et sombre, le Moyen Âge ? Absolument pas ! Construit au XIIIe siècle, ce chef-d’œuvre de l’art gothique se parait, comme nombre d’édifices religieux de l’époque, de coloris vifs sur certains éléments de son architecture, mais surtout sur ses décors, ce que les restaurations ont révélé au XXe siècle. Les centaines de statues situées sur les façades des trois portails affichaient des pigments flamboyants.
À partir de 1999 et durant dix-sept ans, un spectacle de projection numérique haute résolution redonnait à l’église, chaque été et à Noël, son éclat originel.

La cathédrale Notre-Dame d’Amiens.
© JAVIER GIL / ALAMY STOCK PHOTO/HEMIS
Mayas : le secret des pyramides rouges de Palenque expliqué
Sous les cris des singes hurleurs qui peuplent la jungle alentour, les pyramides de calcaire de Palenque (Mexique), bien que majestueuses, nous semblent aujourd’hui un peu grisâtres. À l’époque de leur occupation par les Mayas, entre 600 et 1000 de notre ère, la cité brillait de mille feux. Enduits de stuc, les bâtiments d’importance se fardaient de bleu, de crème et, surtout, de rouge.
Cette coloration était associée aux rayons du soleil, aux forces spirituelles et au sang. Si les pigments étaient souvent élaborés à partir d’oxydes de fer ou de cochenilles, les Mayas recouraient aussi au cinabre, un minerai de mercure, pour les fresques et les rites funéraires. Les sols des sites archéologiques conservent d’ailleurs des traces de la pollution occasionnée par une surconsommation de ce produit hautement toxique.

Le temple des Inscriptions, situé dans l’ancienne ville maya de Palenque, dans l’État du Chiapas, dans le sud du Mexique.
© SEBASTIEN LECOCQ / ALAMY /HEMIS
Le vrai visage des pyramides de Gizeh : blanches, lisses et étincelantes
De teinte sable, les trois plus grandes pyramides d’Égypte se fondent parfaitement dans l’environnement désertique. Il y a 4 500 ans, elles offraient un aspect bien différent. Tout d’abord, ces monuments étaient recouverts d’une couche de calcaire fin polie comme du marbre qui rendait leurs parois lisses et étincelantes au soleil.
Au sommet, ils étaient coiffés de pyramidions, des pierres angulaires recouvertes d’électrum, un alliage d’or et d’argent.
Le paysage se distinguait enfin par des savanes et la proximité immédiate d’un bras du Nil, qui coule aujourd’hui à huit kilomètres de là.

Les pyramides de Gizeh, en Égypte.
© charles/Adobe Stock
Grèce antique : les statues étaient bien plus colorées qu’on le croit
Oubliez la blancheur d’albâtre de la Vénus de Milo ou de la Victoire de Samothrace. Les effigies de la Grèce antique étaient toutes fardées ! « Ces sculptures n’étaient pas décoratives, mais conçues dans un contexte sacré, pour entretenir de bonnes relations avec les divinités qu’elles représentaient. Elles étaient donc repeintes régulièrement. Les temples qui négligeaient leur statuaire, marque d’impiété absolue, encouraient de lourdes amendes », souligne Philippe Jockey.
Présentée dans différents pays européens (mais pas en France), l’exposition itinérante Dieux en couleurs dévoilait la physionomie saisissante de ces œuvres. « Les tons d’origine étaient sans doute plus nuancés et variés, note le chercheur. Mais cette exposition a eu le mérite de couper court au mythe de la Grèce blanche. »

Reconstitution de l’archer d’Aphaïa, statue exposée au Metropolitan Museum of Art (MET) de New York, aux États-Unis.
© Frank Nowikowski/Photo12/Alamy
Xi’an : pourquoi les soldats de l’armée de terre cuite ont-ils perdu leurs couleurs si vite ?
Découverts en Chine en 1974 par des agriculteurs, les milliers de soldats en terre cuite grandeur nature de Xi’an affichent un visage austère. Pourtant, lors des fouilles, ce sont des figurines multicolores que les archéologues dégagent.
Hélas, sitôt extraites, les surfaces peintes ont commencé à pâlir. Au contact de l’air, la laque protectrice qui les recouvrait s’est écaillée en quelques minutes, avant de tomber. Les traces de couleurs restantes montrent que ces guerriers, enterrés dans le mausolée de Qin Shi, le premier empereur de Chine, étaient couverts de pigments naturels roses, rouges et bleu lavande. Depuis, des techniques permettent de préserver l’humidité des nouvelles pièces et de sauvegarder les couleurs.

Guerrier en terre cuite reproduit à l’identique, mausolée du premier empereur Qin, Xi’an, province du Shaanxi, Chine.
© STEFAN HUWILER/IMAGEBROKER/PHOTO12
Grèce : les riches parures du Parthénon reconstituées
Durant 2 500 ans, le temple qui domine l’Acropole d’Athènes a subi les intempéries et perdu toutes ses parures d’origine. « D’autant que lors de chaque restauration, ce bâtiment, expression idéale de l’Antiquité grecque, est rénové toujours plus blanc », se désole Philippe Jockey.
On détecte encore sur les métopes décorées de bas-reliefs des traces de rouge et d’orange, voire des détails à la feuille d’or, tandis que les bandes qui les entourent gardent des marques de bleu.
Grâce à des techniques d’imagerie numérique, une équipe de chercheurs britanniques a prouvé en 2024 que les robes des statues en marbre du Parthénon, aujourd’hui au British Museum, à Londres, portaient même des motifs floraux bleus, violets, blancs et des représentations figuratives complexes.
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