«Savez-vous quelle est la phrase la plus célèbre de l’Appel du 18 juin ? » La rencontre commence par une colle. Ou plutôt un piège. Avec le sourire. Antonin Baudry, réalisateur de « La bataille de Gaulle », s’attend évidemment à ce qu’on lui dise : « La France a perdu une bataille, pas la guerre. » Sauf que le général de Gaulle n’a jamais prononcé cette prédiction géniale… Voilà, finalement, pourquoi son ambitieux projet de deux films – le premier volet est projeté au Festival de Cannes et sort en salle le 3 juin – se révèle nécessaire : raconter une période, en réalité méconnue, entre un appel célèbre – bien que personne ne l’ait entendu – et le débarquement de juin 1944 – sublimé par le cinéma, surtout américain. Entre les deux, quatre années pendant lesquelles le chef de la France libre a lutté, seul, contre le régime de Vichy, mais pas uniquement.
« Ce qui m’a intéressé, c’est cette figure de l’homme isolé qui parvient à rallier presque tout un pays et à lui redonner sa légitimité. Il est considéré comme un peu fou – et, à la limite, il l’est, notamment quand il nie la réalité en expliquant à Churchill que la France n’a pas capitulé, alors qu’elle vient de le faire. L’homme de 1940 à 1944 retient mon attention car il est celui qui affirme que la France n’est pas un pays qui peut se rendre et accepter le nazisme. C’est l’imaginaire au pouvoir », précise le réalisateur du « Chant du loup ».
Le long-métrage commence lorsque le micro de la BBC s’éteint. Pour de Gaulle, une vraie bataille s’engage. Une bataille qui ne doit rien à l’improvisation ni à un pari. « Chez lui, il y a une forme d’aplomb. Il a le sentiment que les événements entrent en résonance avec les propos qu’il a tenus dans les années 1930, et qu’il connaît la marche à suivre, analyse Frédéric Fogacci, directeur des études et de la recherche à la Fondation Charles-de-Gaulle. Et, très vite, son objectif de guerre est simple : ce n’est pas gagner le combat, mais reconstruire la France. »
Le doute n’a pas sa place en public
« La bataille de Gaulle. L’âge de fer » raconte la solitude d’un militaire devenu homme politique, parfaitement interprété par Simon Abkarian. Une fois arrivé à Londres, dans le quartier de Carlton Gardens, ce tout frais général de brigade de 49 ans, qui désobéit et devient opposant au maréchal Pétain – figure nationale admirée à l’époque –, doit convaincre, recruter, résister. Le doute n’a pas sa place en public, question de tenue. Il est davantage présent en privé. L’une des scènes du film montre un de Gaulle silencieux, fragile et dans le plus simple appareil dans sa baignoire, lui qui détestait qu’on l’imagine nu. Il prend son bain et songe aux timides soutiens : en juillet 1940, seuls 6 800 Français en Grande-Bretagne avaient répondu à son appel pour se porter volontaire, et 800 dans le monde entier.
Simon Abkarian dans le rôle du général de Gaulle, « le dernier chevalier de France », selon ses mots.
© DR
Il s’inquiète aussi de l’absence de moyens financiers et militaires. Il est dépendant de Churchill et du gouvernement britannique. Mais loin d’être un affidé ou un obligé. On songe à ce jugement très juste de Romain Gary dans « La nuit sera calme », son livre d’entretiens fictifs : « De Gaulle, c’était pour moi la faiblesse qui dit “non” à la force, c’était l’homme tout seul dans sa faiblesse absolue, à Londres, disant “non” aux plus grandes puissances du monde, “non” à l’écrasement, “non” à la capitulation. C’était pour moi la situation même de l’homme, la condition même de l’homme, et ce refus de capituler, c’est à peu près la seule dignité à laquelle nous pouvons prétendre. »
Face à face avec Churchill
C’est toute la force du film d’Antonin Baudry. « De Gaulle n’existerait pas sans Churchill. Le Premier ministre anglais était lui-même un romantique – il se sent seul, il voit ce grand échalas sorti du Moyen Âge prêt à se battre, isolé lui aussi. Quelque chose l’émeut. Il sait que rationnellement il ne devrait pas le soutenir – et, pourtant, il le soutient. Il va s’en mordre les doigts pendant toute la guerre, car en réalité de Gaulle ne fait que lui créer des problèmes. Car il se sent tellement faible – sans pays, sans armée, sans rien – qu’il ne peut pas faire de compromis. » L’historien britannique Andrew Roberts, auteur de « Churchill » (éd. Perrin), décrit la méthode de Gaulle par « le déploiement constant de l’ingratitude, de l’intransigeance, du sarcasme féroce et des accès de mépris ». « En termes simples, bien que de Gaulle n’eût aucune carte en main, Churchill, Roosevelt et, plus tard, Truman furent contraints de le prendre à sa propre estimation, largement exagérée, ajoute-t-il. Le complexe de supériorité de De Gaulle se heurtait à la position d’infériorité de la France, et c’est de ce choc que naquit le gaullisme. »

Face à Winston Churchill, interprété par Simon Russell Beale. Le film aborde les relations tendues entre les deux hommes.
© DR
Le face-à-face, ou plutôt le match de ping-pong entre les deux hommes, mélange d’admiration, de fascination et d’exaspération, est porté par Simon Abkarian, droit comme un I, jouant parfaitement la suffisance des hommes qui croient en leur étoile, et Simon Russell Beale, vitupérant et explosant face à ce Français si arrogant et se prenant pour la France. « C’étaient deux fauves qui jouaient ensemble. Il fallait quand même les diriger, les emmener d’un côté ou de l’autre. Mais quoi qu’on fasse, c’était bien – j’oubliais parfois de couper, tant j’étais pris par leur interprétation », jubile le réalisateur, qui a travaillé pendant six ans sur son projet de double film en collaboration avec Julian Jackson, auteur d’une éblouissante biographie de l’homme qui a dit « non ».
Face à Pétain, Laval et Darlan, instigateurs de la collaboration avec l’ennemi, Charles de Gaulle mise sur les « marginaux » pour reconstituer la France. « Des militaires déçus et écartés de l’armée, comme Muselier, des rescapés de Norvège, comme Kœnig. Des écorchés vifs. » Benoît Magimel en Kœnig, Niels Schneider en Leclerc ou Maxime Bailleul en Muselier tiennent la dragée haute au grand homme. Tous mus par la phrase de Chamfort : « Les raisonnables ont duré et les passionnés ont vécu. »
La France libre était africaine
Le film montre l’importance de l’Afrique dans la légitimation de la France libre. « Sans l’Afrique, la France ne serait pas revenue dans le jeu », précise le cinéaste. Le premier événement fut une douche froide : la flotte française coulée par les Anglais à Mers el-Kébir. Le deuxième a failli être une bascule fatale : après le fiasco, de Gaulle, affaibli et ébranlé, songe à sauter du bateau qui le ramène à Londres. Le troisième fait figure de sursaut : la bataille de Bir Hakeim, grand moment de bravoure du film, tourné au Maroc, marque les retrouvailles entre Français et Allemands depuis la débâcle de 1940, la division commandée par Kœnig se sacrifiant pour permettre aux Anglais de se retirer. De Gaulle gagne en légitimité et retrouve un peu d’air, alors que l’entourage de Churchill et de Roosevelt rêve de se débarrasser de ce « gugusse » un peu fou.

Benoît Magimel, Mathieu Kassovitz et Simon Abkarian sont les premiers acteurs auxquels a pensé le réalisateur pour « La bataille de Gaulle. L’âge de fer ». À Paris, le 7 mai.
© JULIEN FAURE
Dans une France occupée et dans un état collaborationniste, la jeunesse est aussi mise en valeur avec, notamment, la première rébellion lors du 11 novembre 1940. La figure du jeune royaliste Fernand Bonnier de La Chapelle (interprété par Florian Lesieur) apparaît et sert de fil conducteur. « Ma femme, Bérénice, coscénariste du film, m’a fait écouter, à la radio, la lecture d’un courrier de Fernand, qui avait alors 17 ans. Ça m’a fait pleurer. Je me suis dit : “Cette lettre sera dans le film.” Et ça m’a donné l’axe : un marathon couru à l’allure d’un sprint par deux personnes qui ne se connaîtront ni ne se rencontreront jamais, mais qui changent le destin l’une de l’autre. Deux générations, deux caractères très différents aussi. Ça m’a plu », explique Baudry.
Un film pour les jeunes
Fernand est le visage d’une jeunesse qui a su s’investir dans un tournant de l’histoire du pays. « Aujourd’hui, on a l’impression d’être submergé par des forces qui nous dépassent complètement : les forces économiques, l’arrivée de l’intelligence artificielle, la crise climatique… On a l’impression de ne rien pouvoir faire. Or, à l’époque, ce même sentiment existait, décuplé – puisqu’il y avait des soldats dans la rue. Et des forces se sont levées. »

Mathieu Kassovitz joue l’amiral François Darlan, commandant en chef des forces de Vichy
© DR
Pour les attirer, le cinéaste a réalisé un film à grand spectacle plutôt qu’une œuvre historique. Comme un grand souffle épique et poétique qui correspond à ce moment, la dernière grande période héroïque, « une sorte de chevalerie moderne », précise Baudry. « Je suis inspiré par une autre phrase de Romain Gary : “La France libre est une aventure poétique.” La France libre recrée l’imaginaire là où il se referme – là où, tout d’un coup, on est un pays dominé, occupé, où l’on ne peut plus penser, où il n’y a plus de liberté. Recréer la liberté, c’est le travail de la poésie. » Du cinéma, aussi.
Crédit: Lien source