En 2024, les États créanciers ont perçu plus de remboursements de dette des pays du Sud qu’ils n’ont versé de nouveaux financements. L’aide publique au développement en Afrique, en chute libre et dorénavant assumée comme un outil de promotion des intérêts des pays du Nord, comme la France, représente à peine près de la moitié de ce que va devoir payer l’Afrique en 2026 pour rembourser sa dette extérieure, près de 90 milliards de dollars en 2026. Principalement en raison de chocs externes comme la pandémie et la remontée des taux d’intérêt, la dette publique africaine a presque doublé entre 2010 et 2024.
Sur les 36 pays à faible revenu en situation de surendettement ou exposés à un risque élevé de l’être, 21 se trouvent en Afrique. Des pays comme le Ghana, le Kenya ou la Zambie consacrent entre 30 et 50 % de leurs recettes publiques au service de la dette. Ces remboursements dépassent largement les budgets cumulés de la santé et de l’éducation dans la majorité des pays africains.
L’Afrique doit s’endetter pour s’adapter au changement climatique
Et pourtant, en juin 2023, le président de la République Emmanuel Macron organisait un sommet international, affirmant qu’ « aucun pays ne doit avoir à choisir entre la réduction de la pauvreté et la protection de la planète ». Or, malgré l’endettement insoutenable de nombreux pays africains devant prioriser le paiement de la dette aux investissements dans leurs populations et la lutte contre le changement climatique, près de 70 % des fonds climatiques pour l’Afrique l’ont été sous forme de prêts. L’Afrique doit ainsi s’endetter encore davantage pour s’adapter à un changement climatique qu’elle subit mais dont elle n’est pas historiquement responsable.
En 2024, la dette africaine était détenue à 43 % par des créanciers privés, 34 % par des banques multilatérales, et 23 % par des créanciers bilatéraux : Chine, France et Arabie saoudite en tête. Ainsi, si la Chine est le premier créancier bilatéral de l’Afrique (12 % de la dette extérieure), la France reste un créancier important, de par son passé colonial mais aussi son rôle d’actionnaire important et influent au sein du FMI et de la Banque mondiale et surtout par son rôle de coordination via le Club de Paris. Ce groupe informel de créanciers occidentaux, qui fête ses 70 ans, négocie collectivement des allégements de dette pour les pays surendettés, est coordonné par la France, à la Direction générale du trésor.
Une France influente mais aux actions incohérentes
Faut-il rappeler ici que le 13 avril 2020, le président Emmanuel Macron, avait appelé à prendre des mesures pour aider l’Afrique à lutter contre le Covid-19 en « annulant massivement sa dette ». La réalité : pas d’annulations de dette et des conséquences économiques qui se font sentir jusqu’à aujourd’hui pour les pays africains. Seule une suspension temporaire, à laquelle les créanciers privés ont refusé de participer, a été décidée par le G20.
Suite à cela, et sous l’impulsion de la France, un « cadre commun » a été mis en place pour restructurer les dettes des pays en difficulté sur le modèle du Club de Paris mais avec cette fois-ci la participation de la Chine. Cependant les processus de restructurations y restent trop lents et les allégements de dette minimes.
Par ailleurs, tout comme pour l’initiative de suspension de la dette durant la pandémie, les créanciers privés, pourtant aujourd’hui majoritaires ne sont pas tenus de participer officiellement à cet espace et continuent à engranger des bénéfices sur des pays en défaut (14 milliards de dollars de bénéfices sur des pays comme le Tchad, le Ghana, le Sri Lanka, le Suriname, l’Ukraine et la Zambie). Le gouvernement français refuse à ce jour de penser un encadrement de ces créanciers non coopératifs sur le modèle pourtant pionnier de la loi française anti fonds vautour de 2016.
Volontaire dans les discours, la France continue à s’opposer, notamment lors des négociations pour la Conférence de Séville pour le financement du développement en juillet 2025, à une véritable réforme de l’architecture financière de la dette, aujourd’hui dominée par les intérêts des pays riches dans des espaces ou clubs fermés aux pays du Sud : FMI, G20, G7, Club de Paris, Cadre Commun…
Cette opposition s’est particulièrement manifestée en réponse à la demande de nombreux pays du Sud, des syndicats et des organisations de la société civile d’établir une Convention-cadre des Nations unies sur la dette souveraine, et a minima, un mécanisme de restructuration de la dette à l’ONU et non plus aux mains des seuls prêteurs. Cette demande a par exemple été formulée par le groupe des pays africains à l’ONU.
Une ligne rouge pour la France dans ces négociations, qui finira par accepter d’adopter au consensus un « Engagement de Séville » mais en « se dissociant » avec l’Union européenne du paragraphe qui portait justement sur un processus intergouvernemental à l’ONU sur la dette, qui constituait déjà un compromis entre pays du Nord et du Sud. Une attitude bloquante dénoncée depuis par de nombreuses organisations de la société civile et syndicats.
Réformer la gouvernance de la dette
C’est pourquoi, nous tenons à rappeler qu’à court terme, il ne peut y avoir de financement du développement et de la lutte contre le changement climatique (et ses conséquences) sans annulation des dettes insoutenables et/ou illégitimes par tous les créanciers, y compris privés, des pays africains surendettés.
À moyen terme, pour éviter la reproduction des crises de la dette qui ont périodiquement pesé sur les économies africaines, il ne suffit pas de mettre en place des mesures d’allégement mais une réforme en profondeur de la gouvernance de la dette. L’architecture actuelle a maintes fois laissé tomber les pays débiteurs, reportant le problème au lieu de le résoudre. La Déclaration de Lomé et la Position commune africaine sur la dette, issues de la volonté collective des pays africains, constituent une base légitime et opportune pour cette réforme.
L’absence de mécanisme international de restructuration de la dette souveraine pénalise particulièrement l’Afrique, notamment les femmes et les travailleurs qui sont en première ligne face aux politiques d’austérité. D’où la nécessité de mettre en place des cadres qui protègent les pays africains des créanciers non coopératifs et garantissent que les restructurations préservent les dépenses sociales essentielles.
On pourrait citer ici l’exemple du Tchad, obligé de renégocier trois fois sa dette avec Glencore, ou encore de la Zambie, dont la restructuration a duré pendant des années de par la réticence des créanciers privés à faire un effort au moins comparable à ce que les créanciers bilatéraux comme la France avaient convenu pour remettre le pays sur la voie du développement.
La France doit faire montre de son leadership
Dans l’immédiat, la France doit user de son influence politique pour appeler à l’annulation de la dette des pays du Sud qui en font la demande, et pour exiger une suspension des remboursements pour les pays fortement endettés ou en cours de restructuration de dette, comme l’Éthiopie. C’est une question de justice et de réparations.
Il en va de même pour les financements climatiques, prévus dans l’accord de Paris, qui doivent prendre la forme de dons plutôt que de prêts, ces derniers alourdissant le fardeau de la dette et dégradant les conditions de vie des communautés et les conditions de travail des travailleurs africains.
De plus, à l’occasion de ce sommet Africa Forward, la France doit revenir sur sa position d’opposition de principe à une Convention-cadre des Nations unies sur la dette en acceptant, dans un premier temps, de participer au processus intergouvernemental visant à combler les lacunes de l’architecture de la dette, comme le prévoit le paragraphe 50 (f) de l’Engagement de Séville, adopté par les États membres de l’ONU.
Enfin, la France doit œuvrer pour mettre en place le registre de transparence de la dette prévu dans ce même accord. Le Sénégal étant l’exemple le plus récent de l’importance de la transparence de la dette, tant pour les prêteurs que, surtout, pour les citoyennes et citoyens des pays emprunteurs.
À propos des opinions
Ce texte est signé par un auteur invité. Il exprime son opinion et non celle de la rédaction.
Notre rubrique À vif a pour but de permettre l’expression du pluralisme sur des sujets religieux,
de société et d’actualité, et
de favoriser le dialogue, selon les critères fixés par notre charte
éditoriale.
Partagez votre opinion en
commentaire ou en nous écrivant à : lecteurs.lacroix@groupebayard.com
Crédit: Lien source