Xavier Dolan: “J’aimerais que plusieurs formes de création et d’industries puissent coexister”

Dix ans après Juste la fin du monde, Grand Prix du Festival de Cannes, le cinéaste canadien défend une conviction essentielle : créer comme un acte de résistance. Lauréat du Humann Impact Prize 2026*, Xavier Dolan interroge le rôle politique de l’art face à la montée des autoritarismes, au pouvoir des plateformes et à la standardisation culturelle.

Vous avez dit lors de votre discours : “L’art est politique. Sa simple existence est un geste de résistance.” Pourquoi ressentez-vous le besoin de défendre cette idée avec autant de force ?

Xavier Dolan. Parce que cette idée-là est attaquée. Que l’intégrité politique de l’art engagé, ou de l’art tout court, est menacée. Parce que les prises de parole courageuses d’artistes leur ont valu d’être personae non gratae, mis à pied ou lourdement châtiés, qu’on a dit, ou plutôt répété, que la place des artistes n’était dans pas l’arène politique ou l’arène des débats de société. Et que les configurations actuelles du pouvoir dans notre industrie indiquent que la liberté d’expression sera de plus en plus conformée aux valeurs et intérêts des corporations et des conglomérats qui se disputent le monopole de l’industrie du divertissement.

Vous avez longtemps exploré dans vos films les conflits intimes, familiaux et amoureux. À quel moment avez-vous senti que cela ne suffisait plus face à l’état du monde ?

En 2019 ? En arrivant naturellement à la fin d’un cycle de cinéma très intime et disons, “d’intérieur”. Des intrigues familiales ou interrelationnelles. Des trios amoureux, des romances impossibles… et tout à coup, la pandémie est arrivée. Mon éducation, personnelle et académique, ne m’avait pas permis de reconnaître mes privilèges et d’identifier les disparités qui divisent de manière systémique notre société. La pandémie les a exacerbées de manière très évidente et graphique.

Vous avez parlé d’un besoin soudain “d’être politique, d’être politisé”. Qu’est-ce qui a provoqué ce basculement ?

Le besoin d’être du monde, et de participer au monde, et à la vie collective. On participe à la collectivité en faisant des films. Mais j’ai soudain douté de la pertinence de mes intrigues et de mon propos.

La liberté d’expression sera de plus en plus conformée aux valeurs et intérêts des corporations.

Craignez-vous que l’art devienne lui aussi progressivement contrôlé, standardisé ou domestiqué ?

Je pense qu’il l’est déjà. De l’empire de Vincent Bolloré au rachat de Warner par les Ellison, il est évident que des idéologies, ainsi qu’une forme de censure issue des religions et des lobbys qui les financent, transsuderont bientôt dans les programmations de ces géants-là.

Selon vous, les réseaux sociaux ont “reprogrammé” notre manière de comprendre le monde. Internet a-t-il libéré la parole ou fragmenté davantage la vérité ?

Les deux, bien sûr. C’est à double tranchant, c’est entendu. Les réseaux sociaux ont, à mes yeux, contribué au progrès en démocratisant l’information, en déboulonnant les mythes, notamment à travers la culture du fact checking, depuis des comptes de journalistes indépendants qui ne répondent pas à des propriétaires politiquement compromis. Parallèlement à cette culture, il y a énormément d’intox, de démagogie, de raccourcis intellectuels dangereux, comme dans toute tribune, et la survenance de l’intelligence artificielle s’annonce catastrophique dans le criblage de l’information et de son authenticité. Mais, au cœur du bruit malsain, souvent haineux des réseaux sociaux, il me semble quand même qu’il y a l’idée d’une communauté de gens actifs, responsabilisés, sensibilisés, qui ne dépendent plus uniquement des médias traditionnels.

* Le prix Humann Impact Prize 2026 a été décerné par la No More Plastic Foundation lors de la 11e Semaine du Cinéma Positif à Cannes.

Retrouvez l’intégralité de cet article dans le nouveau numéro de TIME France, disponible en kiosque.

 

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