Après trois ans de guerre au Soudan, des flux d’armes venus de nombreux pays continuent de violer l’embargo | TV5MONDE
Plus de deux décennies après le début du conflit au Darfour en 2003, région de l’ouest du Soudan, marqué par un génocide faisant plusieurs centaines de milliers de morts, une autre guerre continue de ravager le pays et notamment la région du Darfour. Cette guerre civile oppose depuis 2023 l’armée régulière soudanaise aux paramilitaires, les Forces de soutien rapide (FSR), et a mené la région à une crise humanitaire « sans précédent. »
Face à ce constat, la communauté internationale s’est réunie à Berlin ce mercredi 15 avril 2026 et promet 1,5 milliard d’euros d’aide pour le pays. Les Nations unies appellent les États membres à faire plus, en examinant notamment « l’économie de guerre, les ressources mobilisées et les flux d’armes afin de trouver une véritable issue au conflit », tout en veillant au respect de l’embargo sur les armes en vigueur au Darfour depuis 2004.
Un “flux d’armes continu” malgré l’embargo de 2004
La question de l’armement demeure en effet centrale, rappelle Maaz Tageldin, collaborateur de Sudfa Media, un media francophone soudanais qui vise à rendre visible les enjeux politiques et sociaux du Soudan. « La réponse ne peut pas être uniquement humanitaire : elle doit aussi être aussi politique pour sortir le Soudan de ce cercle vicieux », souligne -t-il interrogé par TV5MONDE.
Malgré les restrictions en vigueur, les armes continuent d’affluer au Darfour, tant du côté des Forces de soutien rapide (FSR) que de l’armée régulière soudanaise, selon plusieurs rapports d’ONG.
En 2024 déjà, Amnesty International avait recueilli des informations montrant que des armes récemment fabriquées avaient été transférées au Soudan et dans ses environs, en violation flagrante de l’embargo sur les armes à destination de toutes les parties au conflit dans la région.
L’organisation évoquait notamment un soutien militaire présumé des Émirats arabes unis aux FSR — des accusations toujours rejetées par Abou Dhabi — et signalait la présence sur le terrain d’équipements d’origine française, chinoise, russe et turque. « On ne comprend pas comment des armes françaises peuvent se retrouver entre les mains des FSR. Elles alimentent directement les violences contre les civils », déplore Maaz Tageldin, qui conclut : « L’embargo ne fonctionne pas : des moyens sont toujours trouvés pour faire circuler les armes. »
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Un acheminement d’armes clandestin
Ce constat est partagé par des membres de groupes de recherche spécialisés Streaking Delilah. Sur leur compte Instagram, ils analysent des centaines d’images et de vidéos de combattants à travers le monde pour retrouver l’origine des armes utilisées. Ils s’appuient sur une combinaison d’outils et de ressources différentes, tout en développant des contacts “sur le terrain. »
Les images analysées au Soudan permet de relever régulièrement la présence d’armes venant de pays extérieur entre les mains des deux forces belligérantes. « Personne ne semble intéressé par l’application d’un tel embargo, détaille l’un des chercheurs, contacté par TV5MONDE. Le Soudan reste un « terrain de jeu » pour les puissances régionales, notamment l’Égypte, la Turquie, l’Iran et les Émirats arabes unis”, conclut-il.
Mais le collaborateur de Sudfa Media, Maaz Tageldin, tient à faire la différence entre « les armes achetées légalement » par les acteurs du conflits et « les armes envoyées clandestinement à des groupes qui ne sont pas censés avoir ces armes », faisant référence au soutien militaire présumé des Émirats arabes unis aux FSR évoqué plus tôt.
Les liens transfrontaliers avec le Tchad voisin
Plusieurs enquêtes internationales ont documenté ces circuits. Le journal Le Monde a notamment affirmé qu’Abou Dhabi « avait orchestré un pont aérien permettant de livrer à son partenaire soudanais de l’armement de pointe comprenant des drones de technologie avancée de fabrication chinoise ainsi que des armes légères, des mitrailleuses lourdes, des véhicules, de l’artillerie, des mortiers, des munitions, des systèmes de défense aérienne sophistiqués et même un contingent de plusieurs centaines de mercenaires colombiens qui ont été déployés sur le champ de bataille à El-Fasher [ville de l’ouest du Darfour où les FSR ont commis des massacres de masse en novembre 2025]. »
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Dans article paru la même année, The Guardian mentionnait lui un rapport de 14 pages rédigé par un groupe de cinq experts de l’ONU « mettant en évidence un schéma récurrent de vols cargo à bord d’Iliouchine Il-76TD en provenance des Émirats arabes unis » à destination du Tchad, d’où avaient été identifié au moins trois itinéraires terrestres susceptibles d’être utilisés pour acheminer des armes vers le Soudan voisin.« Les RSF au Darfour semblent entretenir des liens transfrontaliers avec des réseaux au Tchad voisin, mais aussi en Libye », confirme pour sa part le responsable de l’organisation Streaking Delilah.
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“Les embargos sur les armes ne peuvent jamais être efficaces en soi”
Ces différentes enquêtes interrogent l’efficacité d’un embargo sur la région. “Les embargos sur les armes ne peuvent jamais être efficaces en soi, analyse l’un des chercheurs de Streaking Delilah. Ils constituent un outil permettant d’exercer une pression sur un régime ou une faction et ne peuvent être efficaces que partiellement s’ils sont combinés à d’autres méthodes. » Parmi ces autres méthodes, il énonce “un fort soutien international », « une surveillance” et “une application rigoureuse » de celui-ci.
Une autre option consisterait à étendre l’embargo sur les armes à tout le pays, qui ne s’applique pour le moment qu’à la région du Darfour. Il pourrait, selon Amnesty international, » permettre de surveiller et prévenir efficacement les transferts internationaux et le détournement illicite d’armes vers le pays. »
Une hérésie pour Maaz Tageldin, qui pointe déjà l’incapacité de « faire respecter l’embargo sur une petite zone comme le Darfour. » « Pour que ce conflit cesse, il faut pousser les États qui contribuent à envoyer ces armes, à arrêter de le faire », conclut-il.
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