Attaques au Mali : le Sahel va-t-il tomber entre les mains des djihadistes ?

Le Mali bascule-t-il ? En une seule journée, le 25 avril dernier, des djihadistes du JNIM alliés aux rebelles touareg du FLA ont frappé simultanément le cœur du pouvoir malien, tuant le ministre de la Défense à son domicile, s’emparant de Kidal et encerclant Bamako d’un blocus routier.

Une offensive d’une ampleur inédite depuis 2012, qui révèle à la fois la fragilité de la junte d’Assimi Goïta et les limites du modèle sécuritaire russe censé la protéger. Derrière la violence des combats se dessine une question plus profonde : face à une insurrection désormais organisée, coordonnée et politiquement ambitieuse, la junte peut-elle encore tenir, et si elle tombe, qui gouvernera après ?

On en parle avec Wassim Nasr, journaliste à France 24 et chercheur au Soufan Center à New York, et Djenabou Cissé, chercheuse associée à la Fondation pour la recherche stratégique, qui nous livrent leur analyse.

Une crise politique et militaire déclenchée par des alliances inédites

Le Mali a été le théâtre d’attaques simultanées menées par des groupes djihadistes et rebelles, visant à la fois des villes stratégiques et le cœur du pouvoir. Cette offensive a surpris par son ampleur et son efficacité, révélant un niveau de coordination inédit. Comme le souligne Wassim Nasr, « ce qu’on voit a surpris beaucoup de gens » cependant, « l’accord entre les rebelles du Nord et le JNIM date de février 2025 », montrant que cette offensive était en réalité préparée de longue date. Elle marque une rupture dans le rapport de force et met en lumière la vulnérabilité de l’État malien. Cette attaque est aussi importante au niveau international, puisque cette attaque montre que « les russes ne sont pas un partenaire n partenaire efficace aux côtés de Bamako en ce qui concerne combattre les djihadistes », mais paradoxalement, « ils se sont avérés comme un partenaire fiable pour protéger le pouvoir ».

L’un des éléments les plus marquants de la crise est l’alliance entre des acteurs historiquement opposés. Le JNIM et les rebelles du Nord « se sont coordonnées militairement parlant » dépassant leurs antagonismes passés pour atteindre un objectif commun. Les deux groupes ont « combattu ensemble à Agawa Kidal, ville qu’ils ont réussi à prendre ». Wassim Nasr explique ainsi que « les agissements de Bamako et les choix politiques faits par Bamako » ont fait que malgré « les antagonismes entre ces deux groupes, qui n’étaient pas forcément les meilleurs alliés du monde » ils se sont alliés. Pour Wassim Nasr, cette convergence illustre à quel point les décisions politiques de la junte ont contribué à reconfigurer les alliances sur le terrain. Cependant, si l’alliance sur « le volet militaire a réussi » il faut « désormais voir si « sur le volet politique l’alliance va aussi réussir ».

Un conflit révélateur d’une transformation du djihadisme au Sahel

Le djihadisme au Sahel a profondément évolué en tirant les leçons des échecs passés. Les groupes comme le JNIM cherchent désormais à s’inscrire durablement dans les sociétés locales plutôt qu’à imposer brutalement leur idéologie. Djenabou Cissé souligne cette évolution stratégique : « depuis plusieurs années, ils ont vraiment une stratégie d’assises locales très poussée, avec une forte influence dans les zones rurales, parfois même des pratiques de gouvernance locale, avec une fiscalité islamique, un système de justice également pour la résolution de différents territoriaux locaux ». Wassim Nasr observe lui aussi que le JNIM est « en train de modérer ses positions […] et de faire appel à des alliances hétéroclites », ce qui lui permet de s’adapter aux réalités du terrain et d’élargir sa base d’influence.

Dans de nombreuses zones rurales, l’absence de l’État place les populations dans une situation de dépendance vis-à-vis des groupes armés. Loin d’une adhésion idéologique systématique, il s’agit souvent d’une adaptation à un contexte de violence permanente. Djenabou Cissé explique ainsi que « les populations composent avec un nouvel acteur qui propose des formes de gouvernance locale et donc qui les amène à tolérer ou accepter cette présence, puisque parfois le choix c’est soit accepter, soit justement risquer la mort ». Wassim Nasr complète cette analyse en décrivant des situations extrêmes où les civils sont pris entre plusieurs forces : « les populations de ces zones de combat entre les deux groupes sont sommées de choisir entre l’un ou l’autre, parce que l’État n’est pas là ». Cette réalité illustre la complexité du conflit et l’impossibilité de réduire les dynamiques locales à un simple soutien aux groupes djihadistes.

Face à l’impasse militaire, de nouvelles perspectives émergent, mêlant affrontement et tentatives de dialogue. La situation actuelle montre que certains acteurs envisagent désormais d’intégrer les groupes djihadistes dans des processus politiques. Wassim Nasr affirme que « le choix du tout militaire contre le djihadisme a échoué », ouvrant la voie à des solutions hybrides. Dans le même temps, Djenabou Cissé rappelle que cette dynamique s’inscrit dans un contexte plus large de crise régionale : « on a un arc de crise […] qui se traduit d’une part par l’expansion du djihadisme […] auxquel s’ajoutent d’autres crises », ce qui rend toute stabilisation particulièrement complexe. Entre nécessité de dialogue et persistance de la violence, l’avenir du Sahel reste donc incertain.


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