L’éveil multidimensionnel espéré s’impose comme un précieux vecteur capable de rompre la trajectoire d’une économie de rente pour projeter « l’Afrique en miniature » vers une émergence effective à l’horizon d’une décennie. Ce sursaut de la conscience collective, suggéré notamment par le Pape Léon XIV (1), doit s’articuler autour de trois piliers fondamentaux : l’engagement prioritaire de la jeunesse, le renforcement de la lutte contre les malversations et la responsabilité individuelle face aux comportements inciviques. Tolérer le détournement des deniers publics et le clientélisme reviendrait à brûler les semences de l’avenir sur l’autel des cupidités individuelles. Il s’agit d’opérer une transition vers ce que Max Weber qualifiait « d’éthique de responsabilité » (2), où les décideurs répondent rationnellement des conséquences futures de leurs actes.
Urgence d’un développement endogène
Les enrichissements illicites et les privilèges indus ne sont souvent que le cri de la décadence, un bruit indécent que font les prédateurs de la République pour masquer la vacuité de leur patriotisme. Cette dynamique s’apparente aux mécanismes de « l’État prédateur » (3), où les ressources publiques font l’objet d’une capture systématique par des réseaux d’intérêts particuliers. Alors que les capitaux volatils s’envolent au premier souffle des crises mondiales ou des tumultes postélectoraux, la véritable prospérité ne peut s’enraciner que dans le génie des initiatives domestiques, là où l’audace de la jeunesse est censée transformer les matières premières locales comme l’or brun des vergers de cacao ou le coton des plaines septentrionales.
C’est au cœur de la rigueur morale que les masques tombent, révélant la fragilité d’une économie de comptoir et d’importation face à la solidité d’un développement endogène (4) qui puiserait sa sève dans la fertilité des terres, de la Sanaga aux hauts plateaux de l’Ouest. Car l’éthique du travail est ce feu sacré qui libère le potentiel d’un peuple lorsque la tempête de l’incertitude fait plier les structures d’emprunt. La résilience d’un système économique national dépend intrinsèquement de sa capacité à substituer la production locale aux dépendances exogènes du marché mondial.
Résistance éthique face aux dérives
La société camerounaise gagnerait à se détourner des facilitateurs de l’ombre qui pillent la fortune collective. L’inspiration devrait venir de la digne résilience des populations villageoises qui savent que la véritable richesse réside dans la préservation traditionnelle des patrimoines locaux. Le gain facile flatte l’égoïsme, mais seule la souveraineté économique nourrit la liberté d’un peuple. Cette réhabilitation des savoirs et des solidarités communautaires constitue le socle d’une résistance éthique contre les dérives paralysantes de l’individualisme prédateur.
Pour briser définitivement le cycle de la corruption, le Cameroun doit s’attaquer à la racine du problème : l’institutionnalisation de l’impunité. Le politologue Jean-François Bayart a largement décrit comment les pratiques de corruption s’articulent autour de la « politique du ventre » (5), légitimant le détournement comme mode d’ascension sociale. Le sursaut de la conscience exige une refonte des mécanismes de contrôle et une application inflexible du droit, garantissant que les institutions de contrôle de l’État cessent d’être de simples instruments de régulation politique pour devenir de véritables remparts de la fortune publique.
Rupture systémique et réfection de l’habitus
La lutte contre l’incivisme requiert une transformation profonde de l’habitus citoyen (6), ce système de dispositions intériorisées qui gouverne les actions quotidiennes des individus. L’incivisme routier, le non-respect de l’espace public et l’incivilité administrative ne sont pas des fatalités culturelles, mais les symptômes d’une rupture du contrat social. Réhabiliter le civisme demande une politique hardie d’éducation publique combinée à l’exemplarité absolue des élites, afin que le respect de la Res Publica redevienne la norme comportementale partagée.
Ce processus de rédemption éthique s’oppose frontalement aux dynamiques de la postcolonie, marquées par la réification des privilèges administratifs et la corruption des mœurs politiques (7). Cette prise de conscience place la jeunesse camerounaise face à ses responsabilités historiques. L’actuelle génération, hyper-connectée mais souvent marginalisée par les structures congestionnées, détient les clés de l’innovation technologique et entrepreneuriale. En canalisant son énergie loin des fatalismes et des dérives migratoires périlleuses, elle a le pouvoir de transformer le paysage agro-industriel et numérique du pays.
Émergence à l’horizon 2035
Sur le plan de la gouvernance, l’émergence d’ici dix ans reste structurellement conditionnée par la déconstruction des structures de l’économie de rente au profit d’un modèle de co-développement solidaire (8). Les gestionnaires de la fortune publique doivent intégrer l’obligation de rendre des comptes de manière transparente aux citoyens et aux institutions de contre-pouvoir. La modernisation de l’État camerounais ne saurait se limiter à la numérisation des procédures grâce à l’aide de l’Union européenne ; elle doit consacrer la primauté du mérite, de la compétence et de la probité sur les logiques d’allégeances partisanes ou de replis identitaires.
La mesure de l’émergence camerounaise à l’horizon 2035 ne se trouvera pas dans l’opulence d’une minorité privilégiée, mais dans sa capacité à dresser, tel le mont Cameroun, une économie autonome, solide et résistante face au désert du temps. En mobilisant ses forces endogènes autour d’un idéal de justice et d’intégrité, le pays peut enfin réaliser la promesse de son destin. Le sursaut de la conscience n’est plus une simple option philosophique, c’est l’acte fondateur d’un nation souveraine et rayonnante de la prochaine décennie.
Alain Boutat
Épidémiologiste,
économiste et politiste
Lausanne
Notes et références :
(1) AFP. « Au Cameroun, le pape appelle les autorités à « un examen de conscience », L’Orient Le Jour, 15/04/2026.
(2) Weber M. Le Savant et le Politique, Librairie Plon, 1959.
(3) Galbraith JK. The Predator State: How Conservatives Abandoned the Free Market and Why Liberals Should Too, Free Press, 2008.
(4) Sen A. Development as Freedom, Oxford University Press, 1999.
(5) Bayart J-F. L’État en Afrique : La politique du ventre, Éditions Fayard, 1989.
(6) Bourdieu P. Le Sens pratique, Les Éditions de Minuit, 1980.
(7) Mbembe A. Politiques de l’inimitié, Éditions La Découverte, 2016.
(8) Ze Belinga M, Sarr F. L’économie africaine 2021, Éditions La Découverte, 2021.
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