Cameroun : Près d’un demi-milliard FCFA au domicile du DG des ADC, quand les biens de l’État deviennent butin privé
Owona Assoumou DG ADC (Ph)
L’affaire des 400 millions de FCFA retrouvés au domicile du DG des Aéroports du Cameroun n’est pas un fait divers. C’est le miroir d’un système où la gestion publique a été transformée en machine d’enrichissement personnel, au détriment de millions de citoyens.
Le 28 avril 2026, un cambriolage au domicile de Thomas Owona Assoumou, Directeur Général des Aéroports du Cameroun (ADC) depuis plus de 17 ans, révèle l’inimaginable : 400 millions de FCFA en liquide étaient stockés entre ces quatre murs. La victime dépose plainte. Mais rapidement, la question qui s’impose n’est plus « qui a volé ? » -c’est « d’où vient cet argent ? »
Ce renversement de logique n’est pas anodin. Il résume à lui seul l’état de la gouvernance publique au Cameroun : un système où les scandales ne surgissent plus par l’action de la justice, mais par accident – quand un vol, une querelle ou une fuite vient lever le voile sur ce que tout le monde sait mais que personne ne sanctionne.
L’État comme mine d’or personnelle
Au Cameroun, accéder à un poste de direction dans une entreprise publique ne relève pas d’un parcours méritocratique. C’est souvent le fruit d’une allégeance politique, d’un réseau d’influence, d’une proximité avec les cercles du pouvoir. En retour, le poste est perçu -et exploité -comme une rente personnelle plutôt que comme une mission de service public.
Cette logique patrimoniale se matérialise de multiples façons : surfacturation des marchés, conflits d’intérêts assumés, détournements de fonds, thésaurisation en cash pour échapper à toute traçabilité. L’affaire Owona Assoumou en offre une illustration particulièrement crue. Mais elle n’est pas une exception – elle est la règle rendue visible.
Un demi-milliard en liquide n’est pas le fruit d’une épargne salariale, même sur trente ans. C’est le symptôme d’une économie de la prédation où les postes de décision sont perçus comme des mines d’or personnelles.
La durée anormalement longue de certains mandats – 17 ans pour Owona Assoumou, des décennies pour d’autres figures de l’administration – n’est pas un hasard. Elle est la condition de l’accumulation. Un mandat court limite l’extraction ; un mandat perpétuel la maximise. L’absence de rotation méritocratique à la tête des entreprises publiques est ainsi moins une négligence institutionnelle qu’un choix systémique.
Institutions de contrôle qui ne contrôlent rien
Le Cameroun dispose, en théorie, de tous les instruments d’une gouvernance saine : l’Article 66 de la Constitution oblige les hauts fonctionnaires à déclarer leurs biens ; l’Agence Nationale d’Investigation Financière (ANIF) est censée détecter les flux suspects ; le Tribunal Criminel Spécial (TCS) a été créé pour juger les crimes économiques ; la Chambre des Comptes audite l’exécution du budget.
En pratique, ces institutions fonctionnent comme des décors. La déclaration de biens est une formalité sans vérification. L’ANIF ne s’émeut pas de 400 millions en liquide chez un gestionnaire de fonds publics. Le TCS a condamné quelques figures tombées en disgrâce politique, alimentant la perception que l’Opération Épervier est un instrument de règlement de comptes plutôt qu’une véritable politique anticorruption. Les rapports de la Chambre des Comptes atterrissent dans le vide institutionnel.
Ce qui frappe dans l’affaire du DG des ADC, c’est moins le vol lui-même que la certitude tranquille avec laquelle la plainte a été déposée. Porter plainte pour 400 millions en liquide dont on ne peut justifier l’origine exige une dose d’arrogance -ou une conviction absolue d’impunité. Cette conviction est fondée sur l’expérience accumulée d’un système où les protections politiques valent plus que les règles de droit.
La mauvaise gestion des biens publics n’est pas une abstraction comptable. Elle a un visage humain. C’est l’hôpital de district qui manque de médicaments de base. C’est l’enseignant qui attend ses émoluments depuis des mois. C’est la route défoncée qui ne sera jamais réhabilitée. C’est le projet d’électrification rural annoncé, financé, et pourtant jamais achevé.
Le Cameroun présente l’un des paradoxes les plus criants du continent : un pays doté de ressources pétrolières, minières, agricoles et humaines considérables, mais dont les indicateurs de développement humain restent chroniquement faibles. L’explication n’est pas le manque de ressources -c’est leur captation systématique avant qu’elles n’atteignent leur destination.
L’affaire Owona Assoumou passera. Une autre la remplacera. Et entre les deux, des millions de Camerounais continueront de compter chaque franc pour finir le mois, pendant que d’autres ne comptent plus leurs millions -ils les pèsent.
-Armand Ougock, correspondant permanent de Koaci au Cameroun.
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Par Koaci
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