« Ces restes humains n’ont rien à faire dans nos musées » : les dépouilles Kalin’a bientôt restituées à leurs descendants en Guyane
C’est au milieu des archives du musée de l’Homme que ces dépouilles ont été retrouvées. Depuis 133 ans et leur exhibition à Paris dans des « zoos humains », les ossements d’ancêtres Kalin’a de Guyane sont conservés au titre de « biens culturels » à Paris. Si la loi qui arrive au Sénat lundi 18 mai est adoptée, ils pourront retrouver leur terre en Guyane. Une première étape au transfert d’autres restes humains dans tous les territoires d’Outre-mer.
Exhibés jusqu’en 1892
L’histoire des Kalin’a exhibés au Jardin d’acclimatation à Paris débute en Guyane, lorsque l’explorateur François Laveau mandaté par le jardin y débarque à la recherche d' »indiens Caraïbes ». Une trentaine de Kalin’a se porte volontaires, Laveau leur promet d’être payé et d’être bien traité. Une fois à Paris, en 1892, ils sont enfermés et on leur demande de « jouer aux sauvages » pour le public parisien. Au total, 47 Kalin’a de Guyane et du Suriname ont été exhibés à Paris. Si certains ont finalement pu rentrer en Guyane en août 1892, huit d’entre eux, morts dans l’Hexagone ne seront jamais rapatriés.
Leurs corps avaient ensuite été « enterrés » puis « déterrés pour alimenter les collections anthropologiques, notamment celles du Musée de l’Homme« , relate Jean-Victor Castor, député de la Guyane. « Ce ne sont pas des archives, ce sont nos ancêtres. Et depuis plus d’un siècle, leurs descendants demandent une chose simple, les ramener chez eux. » L’objet de la demande : restituer à la Guyane les ossements de six Kalin’a toujours conservés dans les collections du musée de l’Homme à Paris.
Ce combat, c’est surtout celui de Corinne Toka-Devilliers, descendante de Moliko, l’une des Kalin’a exhibée. Elle a fondé en 2021 l’association Moliko Alet+Po et œuvre depuis pour la restitution des restes de ces ancêtres. Un véritable « travail de fourmi » explique-t-elle saluant l’aide d’historiennes et d’historiens dans son parcours de recherches pour arriver au « dénouement de ce projet », si la loi est votée le 18 mai. Sur place, à Iracoubo, un lieu est à l’étude pour accueillir les sépultures des ancêtres Kalin’a.
L’espoir d’une loi-cadre
Pourquoi passer par une nouvelle loi ? La restitution de restes humains et de biens culturels depuis la France a déjà eu lieu, mais celle-ci s’est opérée avec d’autres Etats étrangers, jamais entre deux territoires français. Une exception confirme la règle, celle de la restitution en 2014 du crâne d’Ataï à ses descendants kanak en Nouvelle-Calédonie. Une opération rendue possible car, bien que conservée au musée de l’Homme, la dépouille du chef emblématique de la révolte kanak de 1878, était en réalité détenue par des intérêts privés, et non par l’Etat.
« Aujourd’hui, c’est un peu la honte pour notre pays, résume Max Brisson, sénateur Les Républicains, rapporteur du texte au Sénat. Ces restes sont dans les collections publiques comme les biens culturels. » C’est cette catégorisation administrative que pourrait envoyer valser la loi étudiée lundi 18 mai. « Il s’agit de les faire rentrer en Guyane, sur la terre de leurs ancêtres. De permettre qu’ils aient des rites funéraires dignes, poursuit le sénateur. Mais pour cela, il faut les déclasser, ce ne doit plus être des biens culturels.«
Pour améliorer la pertinence de la loi, Corinne Toka-Devilliers a été auditionnée à la fin du mois d’avril par Max Brisson. Dans la rédaction de la loi, il peut être question de « restes humains » ou encore « d’objet« . « Les termes juridiques sont choquants, déclare-t-elle à la sortie de son audition. Mais l’essentiel c’est qu’ils rentrent. On parle d’objet jusqu’au retour sur la terre ancestrale où ils deviendront des dépouilles. Pour nous, ce sont des dépouilles. C’est Couani, Emo Pekape, Miacapo, Makere Mayare on ne voit pas la différence. » Dans sa requête de restitution, l’association Moliko Alet+Po a également formulé la demande de retour de deux bustes moulés sur leurs ancêtres à Paris.
« Ces restes humains n’ont rien à faire dans nos musées. Il faut leur rendre leur dignité de dépouille et les faire retourner le plus rapidement possible vers la Terre d’où ils sont originaires. »
Max Brisson, sénateur Les Républicains des Pyrénées-Atlantiques
Un rapatriement entre deux territoires français, source d’espoir pour les élus des autres territoires ultramarins concernés. « Je pense que lorsqu’on aura accompli ce travail pour la Guyane, on aura un cadre qui pourra ensuite être utilisé pour tous les territoires ultramarins », s’aventure à annoncer Max Brisson. C’est aussi ce qu’espère Frédéric Maillot, député Gauche démocrate et républicaine de La Réunion. « On sait que dans les archives de ce musée à Paris, il y a des restes d’ossements d’esclaves réunionnais, décrit l’élu. Il y a aussi des bustes moulés d’esclaves réunionnais et des documents. On aimerait que ce trésor qui appartient aux Réunionnais puisse retourner sur la terre de leurs ancêtres pour que l’âme de nos ancêtres puisse enfin reposer en paix. »
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