Crâne, clown, tombe… Enquête sur ce langage secret du tatouage qui permet aux gendarmes de traquer les réseaux criminels – Edition du soir Ouest-France
Les factions brésiliennes se sont installées depuis une dizaine d’années en Guyane française pour étendre leurs activités criminelles vers l’Europe. La lutte contre ces organisations nécessite de bien les connaître. Le décryptage du tatouage du corps des factionnés fait partie des outils des forces de l’ordre pour mieux identifier leur parcours. Voici notre enquête.
Un crâne, un clown, un diable, une geisha, un serpent, une tombe, un fil barbelé… Tatoués sur un bras, une jambe, dans le dos, sur le cou. Qu’ils soient isolés ou superposés, colorés ou monochromes, ces tatouages racontent tout un monde. Un univers régi par l’assassinat, le vol, le braquage, la séquestration… « Ils illustrent les différentes catégories de crimes et délits commis par des factions sévissant au Brésil et maintenant en Guyane française »
, détaille l’adjudant Jérémy Thirion.
Pendant des années, le gendarme a été en poste au Centre de coopération policière (CCP) situé à Saint-Georges de l’Oyapock, commune située à l’est guyanais à la frontière avec le Brésil. « Comprendre l’organisation des groupes criminels brésiliens et leur implantation en Guyane passe par le décryptage de leurs codes et notamment ceux de leurs tatouages. »
Le tatouage, un CV à fleur de peau
Car le corps tatoué est loin d’être une quête esthétique pour les membres des organisations. Mais plutôt l’encrage d’un curriculum vitæ. Flavien Besnehard, le capitaine de gendarmerie à la tête du CCP explique : « Ce sont des signes distinctifs riches en informations sur le parcours des factionnés. Si en eux-mêmes ces tatouages ne sont évidemment pas des éléments de preuve pour incriminer une personne, ils peuvent constituer un faisceau d’indices »
. Par exemple, identifier le clan d’appartenance, la nature des crimes commis, le secteur d’activité et de trafic privilégiés. Un pedigree à fleur de peau à même de raconter « toute une histoire »
.
Lorsque Jérémy Thirion visionne les centaines de clichés de tatouages compilés dans un livret réalisé afin de partager ses connaissances avec les différents services des forces de l’ordre et du milieu judiciaire, il est capable de retracer des pans entiers du passé criminel d’un individu. « Là, sur l’épaule, on aperçoit la poupée Chucky qui signifie que la personne a commis un vol avec arme ou un homicide. Si c’est doublé d’un crâne, c’est qu’elle a tué un policier. Sur cette autre photo, on voit un sorcier, cela signifie que la personne est guetteur. Une femme nue, ce sera qu’elle est toxicomane. Un Picsou ou les frères Raptou, il s’agira d’un braquage, souvent à main armée »
.
Des factions dans le narcotrafic, l’orpaillage et la prostitution
En Guyane, « nous sommes désormais confrontés à cette multitude d’actes criminels des factions. Elles sont très implantées dans le trafic de drogue notamment de cocaïne, l’orpaillage illégal, la prostitution »,
renchérit Flavien Besnehard. Le territoire français connaît un essor de ces groupes brésiliens depuis une dizaine d’années. Comme le rappelle le chercheur du CNRS (Centre national de la recherche scientifique) Gabriel Feltran (1), « leur influence s’est considérablement accrue à partir de 2018 en raison de l’expansion du Primeiro Comando da Capital, le PCC, en tant qu’acteur majeur de la régulation de la chaîne de valeur de la cocaïne. »
À l’époque en conflit armé contre une autre organisation, le Comando Vermelho (CV), le PCC a renforcé sa présence dans le nord du Brésil, voisin de la Guyane française. En effet, les deux pays partagent une frontière longue de 730 kilomètres. Un espace immense, séparé par le fleuve Oyapock, facilement franchissable en pirogue. L’État fédéré juste en face de la France, c’est l’Amapá. L’un des plus pauvres du Brésil et où règne une autre faction, la Familia Terror do Amapa (FTA). « Les taux d’homicide en Amapá sont désormais les plus élevés du Brésil »
, indique Gabriel Feltran.
La pauvreté comme alliée
Cette fenêtre ouverte vers la Guyane a vite représenté « un point de passage idéal pour le développement des activités illégales vers l’Europe »
, rajoute Jérémy Thirion. Le département cumule bien des avantages pour les criminels. La pauvreté endémique facilite le recrutement des petites mains comme les mules qui assurent le transport de la drogue vers l’Hexagone à bord des vols commerciaux. Ou celui de marins complices utilisant les routes maritimes pour développer le narcotrafic.
Avec un taux de pauvreté de 53 %, la population guyanaise représente une proie facile pour installer des factions locales en intermédiaire de leurs sœurs brésiliennes. La richesse en or du sol, manne exponentielle de l’orpaillage illégal, est là aussi un point d’appui de leurs activités. « Si les factions n’extraient pas l’or directement, elles sont présentes sur la chaîne logistique pour, par exemple, faciliter le transport du matériel vers les camps, assurer la sécurité du trafic par l’approvisionnement en armes à feu »
, note Flavien Besnehard. Enfin, la proximité géographique et la porosité de la frontière avec l’Amapá permettent aux délinquants de se mettre au vert en France, aidés en partie par la forte présence de Franco-Brésiliens sur le territoire. « La Guyane peut servir de base arrière et de refuge. »
Et inversement.
Partout jusqu’en prison
Apprendre à décrypter les tatouages n’est bien sûr qu’une infime goutte d’eau dans la lutte des forces de l’ordre contre les factions. L’implantation des groupes criminels nécessite des moyens colossaux « tant leur activité représente aujourd’hui une menace pour la sécurité publique »
, soulève le responsable du CCP. Face à l’ampleur du phénomène et à la violence, la gendarmerie a d’ailleurs adapté son dispositif, notamment à travers le renforcement et la réorganisation de la Section de recherches de Cayenne, la mobilisation de l’antenne GIGN et l’intensification de la coopération internationale avec le Brésil et le Suriname, autre pays frontalier avec la Guyane.
Car les factions se sont installées partout. Sur la zone littorale, dans la forêt amazonienne, dans les principales villes à Cayenne, à Saint-Laurent-du-Maroni. Elles ont étendu leur territoire jusqu’en milieu carcéral. Le centre pénitentiaire de Rémire-Montjoly, seule prison du territoire, située aux portes de Cayenne, est devenu l’un des principaux fiefs de recrutement des factionnés. « En prison, les uns et les autres se reconnaissent notamment grâce à leurs tatouages »
, note Jérémy Thirion. Le corps parle ainsi en toute discrétion, bien utile pour organiser de nouveaux réseaux. Le fil barbelé alertera sur un profil de traître et de balance. Quand une tombe marquera « la confiance de celui qui saura garder le secret »
.
(1) : Les factions criminelles brésiliennes en Guyane, rapport de recherche remis à la Direction des services pénitentiaires d’Outre-mer (DSPOM), mars 2025.
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