Inondées de soleil, les prairies dominicaines autour de Dajabon déploient une verdure moutonnante où le regard se perd. De modestes maisons aux tons pastel parsèment le paysage. Comme celle de Rafael Antono Tejada, fermier dominicain dans un village proche de la frontière avec Haïti. Les deux États se partagent une île dans les Caraïbes et cette géographie étonnante crée des échanges commerciaux, des histoires d’amour mais aussi des tensions fratricides entre les peuples.
Rafael a rencontré sa femme haïtienne, Hermana, il y a quatorze ans. Lui a été tour à tour charpentier, puis ouvrier agricole dans les plantations de yuccas et de bananiers. Elle a quitté Haïti pour chercher du travail dans les cultures d’arachide. Tout cela pour le compte d’autres propriétaires. Aujourd’hui, le couple caresse le projet de bâtir sa propre ferme.
Ils ont un fils, Angel, qui approche déjà de l’adolescence et possède les deux nationalités. À 12 ans, il aurait bien envie de revoir sa grand-mère et sa tante qui vivent de l’autre côté de la frontière mais il sait que des gangs criminels haïtiens kidnappent les voyageurs dans cet État au gouvernement instable, vidé de 3 son autorité. « Je n’irai pas maintenant, regrette-t-il. Plus tard, quand je serai grand et que j’aurai moins peur. »
Dépendance économique
La famille affronte déjà un autre genre d’épouvante. « Les agents de l’immigration frappent à notre porte plusieurs fois par semaine, raconte Rafael. Ils menacent d’arrêter ma femme, car son passeport vient de se périmer. Maintenant, elle ne sort qu’autour des champs pour ne pas prendre le risque d’être embarquée. »
Pourtant, Hermana s’entend très bien avec son voisinage dans cette zone frontalière où les deux populations cohabitent en harmonie. Celles-ci dépendent l’une de l’autre car les Haïtiens contribuent fortement à la prospérité économique du pays en exerçant des métiers éreintants dans les champs de canne à sucre, les bananeraies ou la construction.
Mais à mesure que la crise en Haïti s’aggrave et que la République dominicaine se développe, les migrants arrivent en masse. Ils sont aujourd’hui 500 000 à 1 million, selon les estimations, dans un pays qui compte un peu plus de 11 millions d’habitants. Depuis 2020, l’État applique une politique particulièrement sévère contre les clandestins. Il construit un mur de 174 km pour empêcher leur passage, le long de la frontière. Il a aussi drastiquement réduit l’octroi de visas.
Corruption généralisée
Ici, tous les Haïtiens redoutent les services de l’immigration et ses camions qui les conduisent tout droit en détention ou à la frontière. L’État créole éprouve bien des difficultés à fournir des documents d’identité à ses ressortissants. Et le gouvernement dominicain tire parti de ces failles. Fin 2024, le président Luis Abinader s’est engagé à expulser 10 000 sans-papiers par semaine.
Soutenu par l’ONG CCFD-Terre solidaire, le Centre Montalvo, institution dominicaine de défense des droits humains fondée par les jésuites, se bat chaque jour pour aider des familles à obtenir un passeport, trouver un travail stable, obtenir un salaire digne pour rester sur place.
Défenseur des droits au sein du centre, Emmanuel Leclerc se retrouve souvent face à des situations abominables. « Les agents de l’immigration et les militaires multiplient les exactions, affirme-t-il. Ils défoncent la porte des maisons haïtiennes et volent motos et argent. Puis ils entassent des centaines de personnes dans des camions sans eau ni nourriture. »
Le Centre assure que certaines personnes meurent durant ces voyages. Il dénonce un système de corruption dans lequel les autorités empochent de l’argent et peuvent aller jusqu’à violer les femmes en échange d’un laissez-passer. Dans son propre village, l’agriculteur Rafael confie donner un billet chaque semaine pour rester en paix. Les ONG recueillent les témoignages de ces crimes mais ces derniers restent difficiles à prouver et méconnus des médias occidentaux.
Des liens ambigus
La population dominicaine, elle-même, entretient des liens ambigus avec les Haïtiens. Au quotidien, elle ne peut plus se passer d’eux. À Dajabon, ville à la frontière de l’État hispanophone, chaque famille – riche ou pauvre – emploie cette population immigrée pour garder les enfants, faire le ménage ou quelques menus travaux.
Une forte confiance se noue; mais si les Dominicains vivent, les Haïtiens, eux, survivent. Deux à trois fois par semaine, ils attendent fébrilement l’ouverture de la frontière pour participer au marché binational. Les hommes poussent des brouettes, les femmes portent des bassines sur la tête; les visages sont fermés, concentrés; les bouches prêtes à crier si la file n’avance pas assez vite.
Pour les Haïtiens, l’événement fait partie des minces occasions de gagner de l’argent. Pour les Dominicains, il est essentiel à la vie économique locale : les commerçants y écoulent des denrées de plus en plus difficiles à trouver en Haïti.
Au sein du marché, de vastes halles débordent d’étals consacrés à la cuisine, au ménage ou à l’habillement. « J’achète des vêtements de seconde main à des grossistes dans la ville de Cap-Haïtien et je les revends ici deux à trois fois par semaine », explique une maman de quatre enfants qui habite à la frontière, en Haïti.
La commerçante apprécie la fluidité et la sécurité des échanges côté dominicain. Mais elle ne préfère pas donner son nom ni poser devant l’appareil photo. Un seul faux pas auprès des autorités pourrait lui coûter son emplacement, loué cinquante pesos la journée, soit soixante-treize centimes d’euros.
Peur de l’autre exacerbée
Dans l’État hispanophone, les Haïtiens se déplacent à pas feutrés. L’histoire de l’île est marquée par la colonisation, l’esclavage des populations noires et une succession de guerres. Au XIXe siècle, le futur État de la République dominicaine a repoussé les forces haïtiennes qui occupaient son territoire. Cette histoire nourrit un imaginaire nationaliste, où les Haïtiens sont perçus comme des étrangers menaçants.
Aujourd’hui, les Dominicains redoutent moins une invasion armée que la propagation du chaos haïtien. À Port-au-Prince, les gangs contrôlent une grande partie de la capitale, multiplient enlèvements, rackets et assassinats, tandis que l’État haïtien n’assure plus ses fonctions élémentaires. En République dominicaine, beaucoup craignent que son effondrement ne finisse par déstabiliser leur propre pays.
Cette peur sécuritaire se double d’un rejet plus profond, teinté de racisme. « Notre société défend un héritage hispanique et blanc, observe le père jésuite Regino Martinez, figure historique de la défense des droits des migrants. Or nous sommes une population métissée, latino ou d’origine africaine. Mais cette mentalité relègue les Haïtiens au second rang. Ils peuvent vivre ici mais ne doivent pas faire trop de bruit. »
Et lorsque deux peuples sont liés de façon si inégalitaire, l’humanité offre le meilleur et le pire. Emmanuel Desinska, à la tête d’une association d’immigrés à Dajabon, rapporte que plusieurs chauffeurs de motos-taxis font payer très cher aux Haïtiens la traversée de la frontière, avant de les éjecter en pleine route.
A contrario, des familles dominicaines cachent des clandestins dans leurs maisons et mettent leurs biens à l’abri quand les autorités débarquent. Pourtant, malgré la méfiance des Dominicains et les humiliations infligées aux Haïtiens, aucun des deux peuples ne peut tourner le dos à l’autre. Sur cette île, leur dépendance est à jamais réciproque.
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