L’Afrique subsaharienne est-elle en train de tourner le dos aux progrès démocratiques amorcés depuis les années 1990 ? C’est la question que soulève le Democracy Report 2026 publié par le V-Dem Institute. Dans cette nouvelle édition, l’institut met en garde contre une montée des tendances autoritaires sur le continent, caractérisée par le retour des militaires au pouvoir, l’affaiblissement des institutions démocratiques et le renforcement des régimes autoritaires. Le rapport identifie dix pays particulièrement préoccupants : la Guinée, le Burkina Faso, le Mali, le Niger, la Guinée-Bissau, l’Érythrée, l’Eswatini, la Somalie, le Soudan du Sud et le Soudan.
Pendant plusieurs décennies, l’Afrique subsaharienne était considérée comme engagée sur la voie de la consolidation démocratique. L’instauration du multipartisme, l’organisation d’élections pluralistes et l’émergence de contre-pouvoirs avaient nourri l’espoir d’une transformation durable des systèmes politiques.
Selon le V-Dem Institute, cette dynamique s’est toutefois nettement essoufflée. Dans son rapport 2026, l’organisation décrit une région confrontée à une érosion progressive des acquis démocratiques, marquée par un recul des libertés publiques et un affaiblissement de l’État. « Le niveau de démocratie dans la région est aujourd’hui revenu à son niveau du début des années 2000 », indique le rapport, un recul qu’il attribue principalement à « la résurgence des coups d’État militaires dans la région du Sahel ainsi que l’approfondissement des tendances autoritaires dans des pays comme la République centrafricaine, le Mozambique et le Togo ».
Les données présentées illustrent cette évolution. Selon le rapport, seuls 34 % des habitants d’Afrique subsaharienne vivent aujourd’hui dans un régime démocratique. Parmi eux, 10 % résident dans des démocraties électorales, notamment au Botswana, au Ghana et en Afrique du Sud, tandis que 24 % vivent dans des pays qualifiés de « zones grises démocratiques », comme le Kenya ou le Nigeria. Les Seychelles demeurent la seule démocratie libérale de la région, mais leur faible poids démographique limite leur impact sur les statistiques régionales.
À l’inverse, 66 % de la population vit désormais sous un régime autocratique. Les autocraties électorales, à l’image de l’Éthiopie, de la Tanzanie ou de l’Ouganda, regroupent 48 % de la population, tandis que les autocraties fermées, catégorie la plus restrictive, concernent notamment le Burkina Faso, la Guinée-Bissau et le Soudan.
Pour les chercheurs, le retour des coups d’État militaires constitue l’un des principaux facteurs de cette dégradation. « Le Burkina Faso et le Niger ont connu des coups d’État militaires, respectivement en 2022 et en 2023. Le pouvoir militaire s’est davantage enraciné dans les deux pays, les juntes ayant consolidé leur emprise, réprimé l’opposition et reporté les élections, retardant ainsi le retour à un régime civil », souligne le document.
Au-delà de ce constat régional, le rapport revient en détail sur plusieurs États dont l’évolution politique est jugée particulièrement préoccupante.
1 Burkina Faso
Classé parmi les autocraties fermées, le Burkina Faso est devenu l’un des principaux symboles du retour des régimes militaires en Afrique de l’Ouest. Le pays a connu deux coups d’État en 2022, le second ayant porté au pouvoir le capitaine Ibrahima Traoré.
Selon le Democracy Report 2026, le Burkina Faso est classé comme une autocratie fermée depuis ces événements. Le régime militaire a renforcé son contrôle sur les institutions, réduit l’espace politique, limité les activités de l’opposition et repoussé le retour à un pouvoir civil.
Depuis son accession au pouvoir, Ibrahima Traoré affirme vouloir restaurer la souveraineté nationale et lutter contre les groupes armés. Toutefois, pour les auteurs du rapport, la durée de la transition et l’ouverture de l’espace politique demeurent des sujets majeurs de préoccupation. Ils estiment que la fermeture progressive du débat politique illustre l’évolution autoritaire du pays.
2 Niger
Le Niger incarne lui aussi le basculement militaire observé dans le Sahel. Le coup d’État du 26 juillet 2023 a renversé le président élu Mohamed Bazoum et porté au pouvoir le général Abdourahamane Tiani.
Le Democracy Report 2026 classe désormais le pays parmi les autocraties fermées.
« Le Niger est classé comme une autocratie fermée depuis le coup d’État militaire de 2023. Les autorités militaires ont suspendu les institutions démocratiques, renforcé leur contrôle politique et repoussé le processus de transition vers un régime civil. »
3 Mali
Le Mali figure parmi les premiers exemples du retour des militaires au pouvoir en Afrique de l’Ouest. Après les coups d’État de 2020 et 2021, le colonel puis général Assimi Goïta s’est imposé comme l’homme fort du pays.
Le V-Dem Institute classe également le Mali parmi les autocraties fermées.
« Le Mali est classé comme une autocratie fermée après les coups d’État militaires de 2020 et 2021. La junte a consolidé son pouvoir, réduit l’espace politique, reporté les élections et renforcé son contrôle sur les institutions de l’État. »
Le rapport relève également que le pays a profondément réorienté sa politique extérieure tout en poursuivant, selon ses auteurs, un processus d’autocratisation.
4 Guinée
En Guinée, le V-Dem Institute fait remonter le début de la séquence politique actuelle au coup d’État du 5 septembre 2021, lorsque le général Mamadi Doumbouya renverse le président Alpha Condé et annonce la dissolution des institutions.
Après la transition, Mamadi Doumbouya accède à la magistrature suprême à l’issue de l’élection présidentielle de décembre 2025 et prête serment en janvier 2026. Pour les chercheurs du V-Dem Institute, cette évolution institutionnelle ne dissipe toutefois pas les préoccupations liées au fonctionnement démocratique du pays.
Le rapport affirme que « la Guinée est classée comme une autocratie fermée depuis le coup d’État militaire de 2021. La transition reste dominée par les autorités militaires, avec des restrictions touchant les médias, les opposants politiques et les libertés publiques », a indiqué le rapport.
Le pays figure également parmi ceux engagés dans un processus d’autocratisation. Les auteurs estiment que cette évolution traduit un affaiblissement des mécanismes de contrôle, une réduction de l’espace politique et une dégradation des conditions nécessaires à une compétition démocratique ouverte.
5 Guinée-Bissau
Marquée par une instabilité politique chronique et une forte influence de l’armée dans la vie publique, la Guinée-Bissau demeure confrontée à une grande fragilité institutionnelle.
Le rapport indique que « la Guinée-Bissau est classée comme une autocratie fermée en raison d’une forte instabilité politique, marquée par des interventions répétées de l’armée dans la vie politique et un affaiblissement des institutions démocratiques. Le pouvoir demeure concentré et les libertés politiques restent limitées. »
6 Érythrée
Indépendante depuis 1993, l’Érythrée est dirigée par Isaias Afwerki. Le régime est régulièrement critiqué pour l’absence de pluralisme politique et les restrictions imposées aux libertés publiques.
Le rapport souligne que « l’Érythrée figure parmi les régimes les plus fermés au monde. L’absence de compétition politique réelle, les fortes restrictions des libertés civiles et la concentration du pouvoir autour du gouvernement et de l’appareil sécuritaire caractérisent son système politique. »
7 Eswatini
Dernière monarchie absolue d’Afrique, l’Eswatini est dirigé par le roi Mswati III depuis 1986.
Selon le V-Dem Institute, « l’Eswatini est classé comme une autocratie fermée en raison de son système de monarchie absolue, dans lequel le roi concentre l’essentiel du pouvoir politique. Les partis politiques sont interdits ou fortement limités et les libertés publiques demeurent restreintes. »
8 Somalie
Malgré les efforts de reconstruction institutionnelle, la Somalie reste confrontée à l’insécurité, à l’influence des groupes armés et à la faiblesse de ses institutions. Le rapport explique que « la Somalie est classée comme une autocratie fermée en raison de la faiblesse persistante de l’État, de la fragilité des institutions, de l’influence des acteurs armés et de la faible protection des libertés politiques malgré les efforts de reconstruction institutionnelle. »
9 Soudan du Sud
Depuis son indépendance en 2011, le Soudan du Sud demeure marqué par les conflits internes et les difficultés de construction d’institutions démocratiques stables. Le rapport affirme que « le Soudan du Sud est classé comme une autocratie fermée en raison d’un autoritarisme durable, de conflits internes récurrents, d’une forte concentration du pouvoir entre dirigeants politiques et militaires et de l’absence d’un système démocratique stable. »
10 Soudan
Depuis la chute d’Omar el-Béchir en 2019, le Soudan est dominé par les militaires. Le pays est aujourd’hui plongé dans une guerre opposant l’armée du général Abdel Fattah al-Burhan aux Forces de soutien rapide. Le rapport souligne que « le Soudan est classé comme une autocratie fermée en raison de la crise politique profonde provoquée par le renforcement du pouvoir militaire et la guerre civile depuis 2023. Les institutions démocratiques sont suspendues et les libertés publiques fortement réduites. »
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