Entretien avec le général Charles Beaudouin, président du COGES : « Un salon comme Eurosatory doit être un lieu de rencontre multidomaines »
Longtemps identifié comme le grand rendez-vous mondial des forces terrestres, Eurosatory reflète désormais les profondes mutations des conflits contemporains. Drones, intelligence artificielle, systèmes spatiaux, défense aérienne, guerre électronique ou encore protection des infrastructures critiques maritimes y occupent une place croissante. À l’occasion de l’édition 2026 du salon, qui a battu de nouveaux records de fréquentation, le général (2S) Charles Beaudouin, président du COGES, organisateur de l’événement, livre à Mer et Marine son analyse des transformations en cours dans les armées et les industries de défense européennes.
Pour un observateur extérieur, Eurosatory reste souvent associé aux chars de combat, aux véhicules blindés et aux équipements destinés aux forces terrestres. Cette image demeure en partie fondée. Pourtant, au fil des années, le salon parisien a profondément évolué. L’édition 2026, organisée du 15 au 19 juin au parc des expositions de Villepinte, a une nouvelle fois illustré l’effacement progressif des frontières traditionnelles entre les milieux terrestre, naval, aérien, spatial et cyber.
Cette évolution intéresse directement les acteurs du monde maritime. Les systèmes de défense sol-air embarqués, les drones navals, les réseaux satellitaires, les capacités de commandement et de communication, les infrastructures critiques sous-marines ou encore les technologies de lutte contre les drones figurent désormais parmi les sujets majeurs abordés dans les allées du salon. À mesure que les opérations deviennent multidomaines, nombre des innovations présentées à Eurosatory trouvent aujourd’hui des applications directes pour les marines militaires et les garde-côtes.
Dans un contexte marqué par la poursuite de la guerre en Ukraine, la montée des tensions entre l’OTAN et la Russie, ainsi que par les interrogations croissantes sur l’autonomie stratégique européenne, cette édition 2026 a également mis en lumière les profondes mutations à l’œuvre au sein des industries de défense du continent. Derrière les annonces de réarmement se posent désormais des questions très concrètes : comment produire davantage et plus vite, reconstituer des stocks longtemps négligés, intégrer les nouvelles technologies numériques et mobiliser de nouveaux acteurs industriels et financiers au service de l’effort de défense ?
Président du COGES et ancien officier général, le général (2S) Charles Beaudouin est l’un des observateurs privilégiés de ces évolutions. Dans cet entretien exclusif accordé à Mer et Marine, réalisé le 18 juin lors du salon Eurosatory à Villepinte, il revient sur les enseignements de cette édition 2026 et livre son analyse des mutations qui transforment à la fois les armées européennes et leur base industrielle.
MER ET MARINE : Cette édition 2026 d’Eurosatory semble battre tous les records. Qu’est-ce qui la distingue des précédentes ?
CHARLES BEAUDOUIN : Cette édition d’Eurosatory est assez exceptionnelle. Nous avons 30 % de visiteurs en plus, 30 % d’exposants en plus, 30 % de délégations en plus, au moins 30 % de journalistes en plus… Cela fait de nous le plus grand salon de défense et de sécurité au monde.
Mais cette édition est surtout marquante par son ampleur et sa capacité de mobilisation. Nous avons ainsi accueilli une douzaine de ministres français, mais aussi l’ensemble des chefs d’état-major. D’habitude, à Eurosatory, nous retrouvons le CEMA, le DGA et le CEMAT. Cette année, le CEMAAE et le CEMM ont également fait le déplacement. Pourquoi ? Parce que l’armée de l’Air et de l’Espace comme la Marine nationale trouvent ici une partie croissante des équipements qui les concernent : défense sol-air, drones, systèmes anti-drones, capacités spatiales…
Nous communiquons beaucoup sur cet aspect, mais Eurosatory n’est plus un salon exclusivement orienté vers l’armement terrestre. À l’heure où les opérations sont multidomaines, notre salon se doit d’être le reflet de cette réalité, où les frontières entre les domaines terrestre, spatial, maritime et aérien sont plus floues que jamais.
Ainsi, à Eurosatory, que ce soit à travers les exposants ou les conférences, nous revendiquons de parler aussi bien de cyber, de capacités spatiales que de câbles sous-marins, par exemple. Un salon comme Eurosatory doit être un lieu de rencontre multidomaines, un espace de discussion. On ne peut pas brider ces échanges simplement pour respecter un cloisonnement sectoriel. Au contraire, ces réflexions nées des rencontres et des conférences vont se poursuivre lors d’Euronaval en fin d’année, puis au Salon du Bourget l’année prochaine.
Au-delà des chiffres, que révèle cette édition d’Eurosatory sur l’évolution de la base industrielle et technologique de défense ?
Je pense que ce salon Eurosatory 2026 est à la fois la consécration et le réceptacle de tout ce que nous vivons aujourd’hui sur les plans géopolitique, technologique et économique. Mais il nous permet aussi d’entrevoir ce que sera la BITD du futur.
Pour ma part, je ne parle plus d’une « base industrielle et technologique de défense », mais d’une « base industrielle et technologique pour la défense ». La nuance est importante. Jusqu’à présent, la BITD fonctionnait largement entre spécialistes : des industriels très orientés défense, souvent sans marché civil, une DGA et des armées clientes. Il existait une forme de quant-à-soi.
Pendant toute la guerre froide, nous nous préparions à la guerre de haute intensité. Quand j’étais jeune lieutenant, même si nous n’avons jamais mené cette guerre-là, nous nous y préparions. Nous disposions d’un appareil militaire complet, avec des ressources, des stocks et des forces très entraînées. Mais nous consacrions aussi près de 3.9 % du PIB à la défense. À l’époque, se préparer à la guerre totale allait de soi.
Puis sont venus les dividendes de la paix et trente années de réduction drastique des budgets militaires. Nous avons continué à combattre, mais dans des conflits asymétriques qui exigeaient des moyens différents. Les armées ont été contraintes de se concentrer sur l’essentiel. La Marine nationale et l’armée de l’Air ont conservé la composante nucléaire, mais ont dû réduire leurs flottes de frégates, leurs escadres de combat, etc.
Petit à petit, pendant trente ans – et c’est long –, la culture militaire s’est adaptée à ces conflits asymétriques. À tel point que nous avions presque perdu la capacité d’imaginer la guerre de haute intensité. Et comme l’industrie de défense s’était elle aussi adaptée à ce contexte, elle s’est retrouvée incapable de répondre rapidement au retour brutal d’un conflit de haute intensité.
La guerre en Ukraine a-t-elle constitué le véritable électrochoc ?
Le réveil de l’Histoire, pour nous en France, a été tardif. Nous n’avons pas su tirer les enseignements du premier conflit russo-ukrainien, en 2014, pas assez vite en tout cas. D’autres l’ont fait, plus près du front, en Europe du Nord et de l’Est, mais nous sommes en partie passés à côté, que ce soit politiquement, structurellement ou industriellement. Avec la LPM 2019-2025, sous la présidence d’Emmanuel Macron, nous avons quand même recommencé à respecter les formats de livraison de matériels prévus, même si cette LPM prévoyait de rester plafonné à 2 % du PIB pour les dépenses de défense, qui plus est dans une période de faible croissance économique.
Et c’est véritablement l’année 2022 qui a consacré l’entrée dans un nouveau monde. J’ai l’habitude de dire que nous sommes entrés dans le XXIe siècle en 2022, de la même manière que nous sommes entrés dans le XXe siècle en 1914. Mais nous n’avions pas perçu, en 2022, la révolution qui était en train de se produire.
En 2022, en Ukraine, on se battait encore massivement avec du matériel conventionnel conçu durant la Guerre froide : chars T-64, T-72, T-80, armes antichars Carl Gustav, hélicoptères Mil Mi-24… Toutes ces choses-là, je les ai connues tout au long de ma carrière militaire ; ce n’étaient pas des nouveautés.
Mais très rapidement, les Ukrainiens ont compris que les nouvelles technologies pouvaient assurer leur résilience et agir comme des multiplicateurs de forces. Cela a d’ailleurs commencé avec un système spatial, Starlink. On peut détruire un poste de commandement radio, comme pendant la Seconde Guerre mondiale, mais on ne peut pas détruire une constellation de télécommunications en orbite basse.
Petit à petit, à partir de 2023-2024, les Ukrainiens se sont engagés massivement dans la technologie afin d’obtenir la supériorité là où ils étaient les plus contraints. Sur un champ de bataille saturé de guerre électronique, et alors qu’ils ne disposent pas des mêmes réserves que les Russes, ils se sont lancés dans le remote warfare, la guerre à distance, avec un usage massif des drones.
Avant l’Ukraine, nous connaissions évidemment les drones. Mais depuis l’Ukraine, l’usage des systèmes téléopérés a atteint une sorte de paroxysme. Les drones sont employés de manière industrielle, avec près de 100.000 appareils consommés chaque mois de part et d’autre.
Sur le front, progressivement, les chars, les hélicoptères et les avions se sont effacés, laissant davantage de place aux systèmes de missiles, aux systèmes antimissiles, aux drones aériens et aux robots terrestres. Les hommes sont progressivement mis à distance et l’industrie de défense ukrainienne, historiquement très compétente, s’est mise en mouvement avec une ampleur et une efficacité qui, toutes proportions gardées, peuvent être comparées à celles de l’industrie américaine durant la Seconde Guerre mondiale.
À bien des égards, les Ukrainiens – militaires comme industriels – ont réinventé la guerre moderne, avec des drones, des essaims de drones, des drones tueurs de drones, l’utilisation de l’intelligence artificielle pour augmenter les performances des équipements, le tout dans des boucles d’innovation extrêmement courtes.
Quelles sont aujourd’hui les transformations les plus profondes auxquelles les armées européennes doivent faire face ?
Aujourd’hui, nous sommes confrontés à une guerre qui a pris des formes nouvelles. L’intelligence artificielle est devenue omniprésente ; la résilience passe désormais par les systèmes spatiaux, qu’il s’agisse des lanceurs ou des constellations ; les mégadonnées et les clouds de combat sont devenus essentiels au sein des états-majors.
Le quantique joue également un rôle de plus en plus important dans les technologies de défense, notamment pour les systèmes de navigation de précision qu’il faudra intégrer à un nombre croissant de systèmes autonomes opérant dans des environnements électromagnétiques toujours plus contestés.
Sur le salon, il faut également prendre en compte la situation géopolitique. Le risque d’un conflit, ou à tout le moins d’une confrontation, avec la Russie dans les deux ans à venir est bien réel, et plus grand monde ne le conteste. D’une part, les relations entre l’OTAN et les États-Unis se sont fortement dégradées, tout comme celles entre les États-Unis et l’Europe, comme on a pu le constater lors de la crise du Groenland. D’autre part, l’Europe n’a pas encore réarmé, et la Russie le sait parfaitement. Vladimir Poutine n’a jamais caché sa volonté de réintégrer de force certaines populations russophones, que ce soit dans les pays baltes ou en Moldavie.
Pour lui, cette fenêtre d’opportunité pourrait se refermer d’ici deux ou trois ans, lorsque l’Europe aura commencé à reconstituer ses stocks d’armement et lorsque Donald Trump pourrait, potentiellement, quitter la Maison-Blanche.
On constate donc aujourd’hui, à Eurosatory, une certaine fébrilité parmi les pays européens. Ils savent qu’ils ont perdu quatre ans, entre 2022 et 2026, période durant laquelle ils n’ont pas véritablement réarmé. Si nous nous y étions pris dès 2022, nous pourrions aujourd’hui disposer de stocks de munitions reconstitués, avec des équipages de navires, d’avions et de blindés mieux entraînés. Il aurait sans doute fallu renoncer à d’autres priorités, mais notre capacité de dissuasion conventionnelle serait bien plus solide.
Aujourd’hui, en 2026, et on le voit avec l’actualisation de la LPM en France, les armées doivent simultanément reconstituer leurs stocks de munitions et de pièces de rechange, retrouver des capacités d’appui longtemps négligées — artillerie longue portée, génie, etc. — mais aussi acquérir de nouvelles capacités de drones et de lutte anti-drones, sur des portées allant de quelques centaines de mètres à plus de 1000 kilomètres.
Tout cela doit se faire en intégrant l’intelligence artificielle et les clouds de combat à tous les échelons. Et surtout, à une échelle industrielle.
L’enjeu est considérable. Le risque est grand que, d’une part, l’Europe ne soit pas prête pour 2030 — et à mon sens elle ne le sera pas, en tout cas pas aux standards ukrainiens — et que, d’autre part, elle manque certains virages technologiques majeurs. Car se rééquiper, même massivement, n’empêche pas le déclassement.
Comme l’a rappelé Stéphane Séjourné, commissaire européen et ancien ministre des Affaires étrangères : « Une armée non dotée d’IA est une armée déclassée ».
Concrètement, si un conflit éclate en 2029, l’Europe ne fera pas la guerre avec les équipements qu’elle aura commandés ou reçus cette année-là, mais avec ceux qui auront été livrés en 2027. Il faut du temps pour produire suffisamment de matériels afin qu’ils deviennent un standard, puis pour former les hommes et les femmes chargés de les utiliser, de les maintenir et de les maîtriser.
La guerre du début de la prochaine décennie se fera donc avec les équipements livrés l’année prochaine, c’est-à-dire ceux qu’il faut commander aujourd’hui. C’est mathématique. C’est implacable.
Au-delà des nouveaux équipements, cela implique-t-il également une transformation profonde de la logistique et du maintien en condition opérationnelle ?
Nous avons connu une telle pénurie budgétaire que le flux tendu a fini par être érigé en vertu. Or, pour les armées, le flux tendu est une catastrophe. C’est un modèle qui peut fonctionner pour les entreprises ; pour les armées, c’est l’inverse.
Une armée doit disposer de stocks, parce qu’elle peut être engagée du jour au lendemain et qu’elle consomme immédiatement énormément de ressources. Or cela n’est pas compatible avec le flux tendu. Dès qu’il faut relancer une production, modifier des contrats ou augmenter les volumes, des ruptures apparaissent.
La production militaire n’est pas une production automobile. Il faut acquérir ou réadapter des machines-outils, recruter et former du personnel, reconstituer des chaînes de fabrication. Avant que tout cela ne produise des résultats, il faut souvent compter au moins un an.
Or un an, dans une logique de préparation à la guerre, c’est déjà trop tard.
Nous aurions donc dû sortir depuis longtemps de ce modèle. Pourtant, nous ne l’avons pas fait. Si l’on écoute le président de la République lorsqu’il parle de préparation à la guerre, ou le chef d’état-major des armées lorsqu’il évoque la possibilité d’un conflit à l’horizon 2029, alors nous devrions déjà voir les casernes et les hangars se remplir d’équipements et de stocks. Or ce n’est pas ce que l’on constate aujourd’hui.
Les annonces de la ministre prévoyant 36 milliards d’euros supplémentaires entre 2026 et 2030, notamment pour les stocks de munitions, constituent évidemment une bonne nouvelle. Mais elles ne permettront jamais de rattraper totalement les quatre années perdues.
Vous avez tout de même identifié des signaux rassurants sur le salon ? Dans l’offre des industriels ?
L’offre présentée sur le salon prend clairement en compte la nécessité d’aller vite. Les industriels démontrent leur capacité à mettre en place des chaînes de production plus efficaces, avec des solutions standardisées ou standardisables, adaptées à des productions en série massives et rapides. C’est particulièrement vrai pour les équipements du bas du spectre, notamment les drones, les munitions d’artillerie ou encore les véhicules légers.
Pour les équipements plus lourds, les industriels mettent désormais en avant des solutions sur étagère développées sur fonds propres, sans forcément passer par d’interminables cycles de définition de programmes. On le voit par exemple dans le domaine des chars lourds, avec KNDS qui propose un nouveau char, le CAPINT, basé sur un châssis allemand modifié et une toute nouvelle tourelle de conception française. Le système est prêt à être industrialisé quasiment tel quel si une commande venait à être passée.
Bien entendu, tous les systèmes d’accompagnement qui nous font parfois défaut, comme l’artillerie à très longue portée, les moyens du génie ou encore les solutions sol-air, sont présents en nombre à Eurosatory. On retrouve également une offre très abondante de drones, de missiles sol-sol, ainsi que de systèmes anti-drones et antimissiles.
Et désormais, l’intelligence artificielle fait également une percée remarquée. Elle n’était pas aussi présente lors des éditions précédentes. En 2024, on en voyait encore relativement peu, mais cette année, on sent clairement que l’exemple ukrainien fait des émules.
De manière générale, on observe une accélération de l’intégration des nouvelles technologies : data centers, clouds, intelligence artificielle, microsatellites… Jusqu’à présent, nous avions principalement des solutions matérielles auxquelles on ajoutait des algorithmes. Désormais, on voit apparaître des équipements conçus spécifiquement pour donner corps à des solutions d’intelligence artificielle qui constituent le véritable cœur du produit.
Vous évoquiez la nécessité de produire vite et en masse. Les industriels de la BITD proposent-ils aujourd’hui de nouvelles formes d’organisation pour y parvenir ?
L’un des grands mouvements que l’on observe sur le salon, c’est l’intérêt croissant de l’industrie civile pour le secteur de la défense et, plus largement, l’apparition de nouvelles porosités entre deux mondes qui, pendant longtemps, se sont assez peu fréquentés, du moins dans certains secteurs d’activité.
Pour la première fois, en 2026, Volkswagen a exposé à Eurosatory. Et il s’en est même fallu de peu pour que Renault, dont certaines solutions sont déjà visibles sur plusieurs stands partenaires, soit également exposant cette année.
Aujourd’hui, nous l’avons déjà évoqué, l’industrie de défense souffre de deux grandes faiblesses.
La première, c’est qu’elle ne sait pas produire rapidement en très grande série. Pour certains équipements, notamment les systèmes les plus simples qu’il faut fabriquer en masse, il faut donc que la BITD conçoive les solutions, mais que leur industrialisation soit assurée par d’autres acteurs. C’est typiquement le genre de partenariat que l’on retrouve entre Turgis Gaillard et Renault, par exemple.
C’est là, à mon sens, que l’on retrouve l’idée d’une base industrielle et technologique pour la défense, comme je l’évoquais plus tôt, et non plus seulement d’une base industrielle et technologique de défense.
La seconde faiblesse de la BITD traditionnelle, c’est sa difficulté à financer l’innovation et, plus largement, sa propre transformation. Historiquement, les grands programmes reposent sur des commandes étatiques qui structurent l’activité des grands groupes du secteur. Même lorsqu’ils investissent massivement dans la recherche et le développement, ces groupes restent avant tout financés par la dépense publique.
C’est là que le modèle des start-up devient particulièrement intéressant. Elles apportent des financements en amont, souvent issus du monde civil, qui permettent d’irriguer le secteur de la défense avec des capitaux dont nous manquons toujours cruellement.
Dans ce contexte, pour la première fois en 2026, Eurosatory accueille quinze banques et investisseurs privés sur un espace dédié de 120 m². C’est du concret.
Nous avons donc aujourd’hui de véritables perspectives de partenariats public-privé. On assiste à une mobilisation sans précédent des acteurs en faveur de la défense, qu’ils viennent du monde civil ou du monde militaire. Et surtout, enfin, les budgets sont là.
Ce sont de véritables changements par rapport à 2024.
En un mot, comment résumeriez-vous cette édition 2026 d’Eurosatory ?
Pour toutes les raisons que je viens d’évoquer, je dirais que c’est le salon de la fébrilité.
On pourrait également parler du salon de la montée des périls, voire du salon de la préparation à la guerre, si l’on veut être plus direct.
Nous entrons aujourd’hui dans une phase plus réaliste, moins prospective, qui devrait encore s’accentuer dans les années à venir.
Quel est votre point de vue sur les dissensions qu’ont connues les coopérations de défense ces dernières semaines en Europe ?
Du point de vue français, ces derniers mois, on a vu s’opposer deux modèles de coopération : le modèle France-Suède, qui se renforce, et le modèle France-Allemagne, qui se délite.
Je m’explique. Le SCAF consacre la mésentente entre deux grands industriels que les responsables politiques n’ont pas réussi à faire travailler ensemble. C’est avant tout un échec du politique, à un moment où l’Europe, qu’elle le veuille ou non, a rendez-vous avec son destin.
À l’heure où la Russie cherche à diviser l’Europe, on constate que deux de ses principaux piliers s’éloignent l’un de l’autre. Cela a pour conséquence de bloquer le SCAF, mais aussi l’Eurodrone, et menace gravement le MGCS. Au lieu d’unifier nos forces autour de grands programmes communs, dans une logique de type « plan Marshall », on se retrouve avec Airbus opposé à Dassault, ou Rheinmetall opposé à KNDS, chacun cherchant à imposer sa position dominante.
Dans le domaine spatial, ce n’est guère mieux. Le projet Iris², qui devait constituer une réponse européenne aux constellations satellitaires américaines, peine lui aussi à se concrétiser. Cela pousse l’Allemagne, l’Italie et d’autres pays à envisager leurs propres infrastructures orbitales.
Bref, de ce point de vue, l’Europe ne donne absolument pas l’image d’un ensemble uni, alors même qu’elle devrait constituer un puissant multiplicateur d’effets sur ces grands programmes. En l’état, l’Europe est divisée et ne fait pas peur. Et cela, Poutine le voit.
À l’inverse, on voit également émerger des modèles de coopération vertueux et fonctionnels. C’est le cas entre la France et la Suède, où chacun des deux pays achète à l’autre des systèmes majeurs : les GlobalEye du côté suédois, les frégates FDI du côté français.
Les gammes de produits des deux pays peuvent également se compléter de manière très efficace. C’est le cas dans le domaine de l’armement antichar, où la Suède propose les AT4, NLAW et Carl Gustaf, complétés par la famille Akeron française sur le haut du spectre.
Pourtant, dans chaque pays, on aurait pu imaginer le développement national de l’ensemble de ces capacités. Mais le choix a été fait de privilégier le partenariat. Celui-ci s’est construit progressivement, de manière vertueuse, tout en renforçant les standards communs et les effets d’échelle.
La notion de standardisation des équipements, afin de permettre une production à grande échelle, semble effectivement très présente sur cette édition du salon.
Oui. De plus en plus d’industriels et d’équipementiers proposent des solutions technologiques, des véhicules ou des armements qui pourraient, sans modification majeure, être utilisés aussi bien par des forces terrestres que navales ou aériennes.
C’est déjà une forme d’économie de guerre. Les opérateurs recherchent de plus en plus des armements interchangeables, relativement agnostiques vis-à-vis de leur porteur. Cela impose évidemment certains compromis en matière de performances, mais ces compromis se font au bénéfice du coût unitaire, des cadences de production et donc de la masse disponible.
C’est une approche gagnant-gagnant, aussi bien pour les utilisateurs que pour les industriels.
Prenez l’exemple du RAPIDFire de KNDS et Thales. À l’origine, il s’agit d’un canon de 40 mm à tir rapide conçu pour équiper des véhicules terrestres de reconnaissance et de combat. Ce canon a ensuite été associé aux senseurs de Thales pour devenir un système naval. Aujourd’hui, ce même RAPIDFire est également présenté à Eurosatory comme une solution de défense antiaérienne terrestre.
Le même canon peut ainsi être installé sur un navire, sur une base aérienne projetée ou sur un véhicule accompagnant une unité blindée. On produit les mêmes munitions, les mêmes canons, avec la même chaîne logistique, le même soutien et la même formation. Les avantages sont considérables lorsqu’il s’agit de faire émerger de véritables standards industriels.
On peut même aller plus loin en appliquant une méthode utilisée par les Américains pendant la Seconde Guerre mondiale, et qu’ils continuent ponctuellement à employer aujourd’hui : faire concevoir un système par un industriel, tout en permettant sa fabrication dans les usines d’autres entreprises.
Cette logique a été appliquée à de nombreux avions et véhicules durant la guerre — P-51 Mustang, B-24 Liberator, Jeep ou Sherman — puis plus récemment aux véhicules blindés MRAP.
En France, nous avançons déjà dans cette direction, avec des navires conçus par Naval Group mais construits dans d’autres chantiers navals. La coopération entre la BITD et les industriels civils pourrait également conduire à généraliser ce type de schéma afin de produire davantage et plus rapidement.
Dans tous les cas, il faudra aller vite…
Oui, parce que la situation a profondément évolué au cours des deux dernières années.
Toutes les notions que nous venons d’évoquer étaient beaucoup moins présentes lors de la précédente édition du salon. En 2024, Joe Biden était encore président des États-Unis et continuait à soutenir militairement l’Ukraine. Les Russes avaient été repoussés de Kiev ainsi que d’une partie des territoires occupés.
À cette époque, notamment dans les médias, les analyses optimistes étaient nombreuses. Certaines envisageaient même une victoire ukrainienne rapide, voire un effondrement de la Russie.
Deux ans plus tard, on constate qu’il n’y a rien d’évident à mener une guerre d’attrition contre le plus vaste pays du monde, disposant de ressources considérables, de l’arme nucléaire et d’un régime autoritaire capable de mobiliser ses ressources dans la durée.
Avec le retour de Donald Trump, beaucoup ont également compris que la perspective d’une victoire ukrainienne était bien moins évidente qu’elle ne pouvait le paraître auparavant.
Il y a eu une bascule.
Et cette édition 2026 d’Eurosatory est sans doute, elle aussi, celle de la bascule.
Propos recueillis le 18 juin 2026 par Yannick Smaldore. © Mer et Marine.
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