Frontières poreuses, santé fragile : à l’Est du Cameroun, le risque d’une crise sanitaire silencieuse

À l’Est du Cameroun, la mobilité permanente des populations s’impose comme un défi sanitaire majeur sur fond de forte vulnérabilité frontalière avec la République centrafricaine (RCA). Entre enclavement des localités, faiblesse des infrastructures médicales et intensité des flux humains, la région cumule plusieurs facteurs de risque. C’est le constat dressé par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) dans son Rapport de cartographie de mobilité des populations et des risques de santé publique, publié en novembre 2025.

Le document met en lumière un territoire où les dynamiques de déplacement compliquent fortement la prévention, la surveillance épidémiologique et la riposte sanitaire. Selon les données de suivi des flux collectées par l’OIM en 2023, plus de 86 000 mouvements de personnes ont été enregistrés en trois mois aux points de passage de Garoua-Boulaï, Tocktoyo (Ketté) et Kentzou (Ndélélé). Parmi ces voyageurs, 17 % circulaient avec au moins un enfant.

Commerçants, réfugiés, transporteurs, chercheurs d’or ou simples voyageurs traversent chaque jour la frontière entre le Cameroun et la RCA, souvent par des corridors informels. Si cette mobilité reste essentielle pour les échanges économiques et sociaux, elle complique considérablement le suivi sanitaire des populations et la détection précoce d’éventuelles maladies.

L’un des constats les plus préoccupants du rapport concerne l’absence d’offre de soins aux points de passage. Selon l’OIM, 74 % des points d’entrée recensés dans la région ne disposent d’aucun service de santé. Dans la plupart des zones frontalières, il n’existe ni dispositif de dépistage, ni personnel médical, ni mécanisme efficace d’alerte sanitaire. Une telle faiblesse des infrastructures favorise la circulation silencieuse des épidémies.

Dans cette région marquée par des mouvements humains constants, une maladie infectieuse peut ainsi se propager avant même d’être identifiée. Des localités comme Garoua-Boulaï, Ketté ou Gari-Gombo figurent parmi les zones les plus exposées. Les autorités sanitaires doivent y gérer simultanément les flux transfrontaliers, l’accueil des réfugiés et les besoins des populations locales, dans un environnement de ressources limitées.

Les sites miniers et les zones enclavées sous forte vulnérabilité

Le rapport attire aussi l’attention sur les sites d’orpaillage artisanal, considérés comme des espaces à haut risque sanitaire. Généralement isolés, ces campements cumulent des conditions de vie précaires : accès limité à l’eau potable, promiscuité, faible couverture vaccinale et éloignement des structures de santé. Dans ces zones difficiles d’accès, une partie des populations échappe aux circuits classiques de surveillance épidémiologique.

L’OIM relève par ailleurs la présence d’enfants dits « zéro dose », c’est-à-dire n’ayant reçu aucun vaccin. La mobilité des familles, conjuguée à l’isolement de nombreux villages, entrave fortement la conduite des campagnes de vaccination et l’atteinte des objectifs de couverture.

Dans plusieurs districts sanitaires, les équipes de santé se heurtent en outre à de lourdes contraintes logistiques. Le manque de moyens de transport et d’équipements réduit fortement la capacité d’intervention sur le terrain. Dans certaines zones reculées, notamment pendant la saison des pluies, la moto demeure le seul moyen d’accès, les routes devenant impraticables.

Une réponse sanitaire adaptée à la mobilité

Face à ces défis, accentués par les effets de la pandémie de Covid-19, l’OIM et le ministère de la Santé publique, à travers le Programme élargi de vaccination (PEV), avec l’appui de Gavi, l’Alliance du vaccin, ont mis en œuvre une approche dite « sensible à la mobilité ». Cette stratégie vise à intégrer les dynamiques migratoires dans les politiques de santé publique.

Concrètement, elle repose sur le déploiement d’équipes mobiles capables d’atteindre les populations vivant dans les zones enclavées, les sites miniers et les corridors transfrontaliers, afin d’améliorer la couverture vaccinale et le suivi sanitaire.

Pour l’OIM, cette approche constitue une réponse indispensable dans une région où les dispositifs classiques montrent leurs limites. La mobilité des populations impose désormais une adaptation des modes d’intervention, mais aussi une meilleure prise en compte des réalités locales.

Au-delà des chiffres, le rapport soulève une question plus large : celle de la sécurité sanitaire dans des territoires où les infrastructures peinent à suivre la dynamique des déplacements humains. À l’Est du Cameroun, la santé publique ne se joue plus seulement dans les centres de santé. Elle se joue aussi aux frontières, sur les axes migratoires, dans les marchés transfrontaliers et au cœur des zones d’exploitation minière.

Face à cette fragilité qualifiée de silencieuse, l’OIM recommande de renforcer la surveillance sanitaire aux frontières, d’améliorer la coordination entre acteurs de santé et humanitaires, et d’adapter les politiques publiques aux réalités des populations mobiles. Sans investissements rapides dans les infrastructures sanitaires et les mécanismes de prévention, la région pourrait être exposée à une crise sanitaire durable.

Patricia Ngo Ngouem


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