Grand siphonnage : la prédation s’offre une Constitution pour asseoir l’Etat-vampire

8 milliards de Tshilombo bloqués en Suisse © Lwakale Mubengay Bafwa

Congo 2019–2026 : croissance sans État, prédation systémique et bataille constitutionnelle

Comment les réseaux de captation sous Tshisekedi redessinent l’avenir du Congo ?

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La richesse économique fait pencher la balance – mais elle détruit l’édifice juridique et institutionnel © Lwakale Mubengay Bafwa

Le Congo est-il désormais condamné ou la patrie chère à Lumumba est-elle à un tournant plus décisif que jamais ? À l’heure où les états-majors politiques s’agitent autour d’un débat de changement constitutionnel, la République démocratique du Congo (RDC) y joue, en fait, son destin. Réduire ce débat à une simple querelle de juristes ou à une énième ruse de palais serait une erreur historique. Ce qui se noue à Kinshasa n’est pas une révision de textes, c’est le grand arbitrage entre deux destins : la naissance d’un dragon économique africain ou la consécration définitive d’un État-vampire. Pour comprendre le cynisme de cette manœuvre, il faut lever le voile sur le grand mensonge des chiffres officiels et plonger dans l’architecture secrète d’un siphonnage d’État.

Un paradoxe congolais : l’illusion de l’opulence, la réalité du vide

Depuis 2019, la RDC est le théâtre d’un surréalisme tragique. Sur le plan macroéconomique, la façade est, hélas oui, bien étincelante, reconnaissons-le, presque impertinente : une croissance insolente de 6 à 8 %, dopée notamment par la fièvre mondiale surtout du cuivre et du cobalt, des réserves de change emballées, gonflées à bloc, et un budget national officiellement triplé. Pour les institutions financières internationales, la dette (15–18 % du PIB) reste un modèle de soutenabilité. Sur le papier, le Congo a les moteurs pour décoller.

Mais, derrière ce miroir aux alouettes, la réalité grince : les institutions se liquéfient, les verrous de contrôle sont méthodiquement neutralisés et les kakistocratiques oligarchies de captation se structurent. Le drame congolais tient en une formule : l’économie réunit toutes les potentialités pour l’embelli, mais l’État réel recule. Ce fossé abyssal n’est pas une anomalie de parcours ; il est le fondement même du douteux projet en cours de changer la Constitution.

Concrètement, le Congo vit, depuis 2019, une situation largement paradoxale. Sur le plan macroéconomique, en effet, plusieurs indicateurs sont au vert :

  • croissance moyenne entre 6 et 8 %, portée particulièrement par le boom du cobalt et du cuivre ;
  • réserves de change accélérées ;
  • budget national triplé ;
  • dette publique encore soutenable, estimée autour de 20–22 milliards USD, soit 15–18 % du PIB selon les estimations externes (Fonds monétaire international  (FMI), Banque mondiale (BM))…

Ainsi, tout le monde en convient volontiers, sur le papier, le Congo est un pays qui devrait décoller, et fermement. Cependant, derrière cette façade radieuse, les institutions de la République se délitent, tous les organes de contrôle sont neutralisés, et les réseaux de prédation se fortifient avec célérité hallucinante. Certes, économiquement, le pays réunit des atouts pour avancer sereinement ; mais l’État congolais factuel recule inexorablement. Ce décalage structurel enferme les clefs essentielles pour comprendre la quintessence du débat en cours sur le changement de la Constitution résolument requis par le régime.

En effet, cette dépossession de l’État de ses prérogatives et de ses leviers de pouvoir ne relève ni de la fatalité ni de l’amateurisme. Elle est le produit d’une ingénierie financière précise, une mécanique de précision dont les rouages sont alimentés par des millions de dollars évaporés. Pour mesurer la portée du système, il faut cesser de parler de corruption indéterminée et regarder en face les faits, les chiffres et les comptes. Bienvenue dans l’inventaire du pillage !

L’architecture du pillage : des scandales institutionnalisés

Les multiples affaires rocambolesques, qui défraient la chronique depuis 2019, ne sont pas des accidents de parcours ou des dérives isolées ; elles dessinent les contours d’une ingénierie de la prédation parfaitement huilée :

  • l’Autorité de Régulation de la Sous-Traitance dans le Secteur Privé (ARSP) (100,4 millions USD évaporés entre 2023 et 2025) : ce n’est plus de la mauvaise gestion ; c’est un véritable siphonnage à ciel ouvert. Retraits massifs de cash, comptes miroirs, évasion fiscale interne, marchés de gré à gré et utilisation des redevances minières comme caisse noire pour agendas politiques. Le cordon ombilical est direct : le Directeur Général étant une créature de la galaxie, nommé par ordonnance présidentielle ;
  • les Jeux de la Francophonie (324 millions USD engloutis) : un budget initial de 48 millions multiplié par près de sept. La fête culturelle s’est muée en un festival de surfacturations systémiques au profit d’éléphants blancs et diverses infrastructures superfétatoires restées inachevées ;
  • Le naufrage des programmes de santé (300 millions USD disparus) : c’est le cynisme à son comble. Les fonds dédiés aux urgences vitales (Ebola, Covid-19, malnutrition) ont été détournés, laissant les hôpitaux publics sans paracétamol ni lits, malgré des décaissements déconcertants ;
  • le compte clandestin du ministère des Finances : 300 millions USD logés dans un angle mort du circuit budgétaire, hors de tout contrôle légal ;
  • la guerre des remblais du Katanga et du Lualaba : une captation des rejets miniers dont la valeur est estimée à plusieurs centaines de milliards de dollars sur dix ans. La justice belge est désormais saisie d’une plainte pénale ciblant directement neuf membres du clan familial présidentiel…

Face à une telle accumulation de scandales, l’erreur serait de n’y voir qu’une succession de crimes isolés ou d’ambitions individuelles incontrôlées. Mises bout à bout, ces affaires, juste un échantillon, cessent d’être des faits divers pour devenir les pièces d’un même puzzle. Pour que des centaines de millions de dollars traversent les mailles du filet public sans jamais être arrêtés, il faut une infrastructure. Une pieuvre dont la tête conçoit à Kinshasa, les tentacules étouffent les provinces. Voici la cartographie de l’oligarchie de captation !

La cartographie de la pieuvre : la pyramide de la captation

Sous la kakistocratie de Tshilombo, les détournements de deniers publics sont exorbitants et ne sont pas isolés : ils forment un système lestement orchestré. Un système qui, à tous les niveaux de son savant dispositif, ne souffre d’aucun soupçon d’amateurisme. Il fonctionne comme une mécanique de précision :

  • le cerveau politique (la Présidence et le premier cercle) : il distribue les rôles par ordonnances, assure l’impunité des exécutants par l’appareil de justice et dresse un cordon sanitaire autour des enquêtes trop curieuses ;
  • le premier cercle (le clan familial élargi) : il s’accapare l’or noir et vert (les mines) et externalise les gains via des places financières étrangères rompues à la besogne (paradis fiscaux), à l’abri du regard des Congolais ;
  • les exécutants (technocrates et directeurs d’agences) : les ingénieurs financiers du système. Ce sont eux qui ouvrent les comptes parallèles, rédigent les contrats opaques et valident, ici et là, les surfacturations ;
  • les relais locaux (les barons provinciaux) :  à l’instar de la gouverneure de Lualaba, ils sanctuarisent la rente sur le terrain, gèrent le racket informel des carrés miniers et distribuent les miettes pour acheter la paix sociale…

Le modus operandi est fixe : l’argent liquide circule pour effacer les traces, les audits de l’IGF ou de la Cour des comptes sont politiquement étouffés, et chaque crise (sécuritaire ou sanitaire) devient un prétexte idéal pour décréter l’urgence et contourner les procédures légales. C’est un État-vampire avéré. Il maintient la façade des institutions pour mieux en sucer la substance…

Devant l’efficacité de cette machine à siphonner, une question légitime surgit : comment un pays ainsi vidé de sa substance peut-il encore afficher une insolente santé sur les tableaux de bord du FMI ? Pourquoi le gouffre ne s’est-il pas encore refermé sur l’économie nationale ? La réponse tient en un paradoxe trompeur : le Congo n’est pas menacé par la banqueroute que l’on croit. Toléré à dessein par diverses et complexes institutions financières internationales ainsi que par des chancelleries étrangères en nombre sans cesse croissant, le péril financier congolais de demain se nourrit de l’impunité d’aujourd’hui.

La dette publique : la bombe à retardement institutionnelle

Certes, le ratio dette/PIB du Congo fait saliver les chancelleries occidentales. Mais c’est un indicateur aveugle. Le véritable péril ne réside pas dans le volume de la dette, mais dans la déliquescence de l’État qui la porte. La richesse minière fuit avant d’effleurer les caisses de l’État ; l’investissement public est d’une inefficacité chronique ; et l’aide internationale (FMI, Banque mondiale) sert involontairement de perfusion à des circuits occultes. Le Congo n’est pas en faillite financière, il est en état de mort cérébrale institutionnelle.

Ainsi, la dette publique congolaise reste apparemment faible par rapport au PIB du pays ; parce que, le véritable danger, qui menace l’Etat, est ailleurs :

  • les recettes minières ne sont pas captées par l’État ;
  • les dépenses publiques sont inefficaces ;
  • les scandales budgétaires se multiplient ;
  • les financements extérieurs (dons et prêts concessionnels par FMI, BM et Etats alliés) augment sans répit et sont absorbés par des circuits opaques.

Le Congo n’est donc pas en faillite économique. Il est en faillite institutionnelle.

C’est précisément pour maintenir cet état de mort cérébrale – et empêcher tout sursaut de réanimation – que la kakistocratie déploie aujourd’hui son va-tout politique. Parce que la faillite institutionnelle ne peut durer que tant que ses architectes restent intouchables. Dès lors, le grand projet de changement de Constitution prend tout son sens : il n’est rien d’autre que l’armure juridique indispensable pour sanctuariser le système. Ce qui se joue sur le terrain du droit est le plus grand braquage politique de la décennie. Tshilombo y excelle.

La bataille constitutionnelle : pour constitutionnaliser l’impunité

Lu à travers la grille de lecture ci-dessus, il est devenu difficile de ne pas s’en apercevoir : le débat sur le changement de la Constitution se dépouille de tout habillage juridique ou doctrinal. Loin d’une querelle de constitutionnalistes, c’est une guerre de tranchées pour la survie d’un système majeur de prédation :

  • pérenniser le régime : modifier la charte fondamentale, c’est s’offrir le droit de prolonger le bail indéfini à la tête de l’État pour verrouiller la succession et s’assurer qu’aucun successeur imprévisible ne vienne, non seulement paralyser le dispositif, mais, surtout, ouvrir la boîte de Pandore des audits aux conséquences et portées infiniment inopinées :
    • prolonger le pouvoir exécutif ;
    • verrouiller les mécanismes de succession ;
    • éviter l’alternance qui pourrait ouvrir les dossiers sensibles…
  • sanctuariser la prédation systémique : en consolidant la mainmise sur les agences clés pour figer les circuits de financement parallèles et graver l’impunité du sommet dans le marbre de la nouvelle République :
    • les nominations stratégiques ;
    • les circuits financiers ;
    • l’impunité au sommet…
  • le grand tri politique : dans la foulée, la démarche permet un crash-test à même de mesurer l’allégeance des courtisans, distribuer les nouvelles prébendes et purger les voix dissidentes avérées au sein de la coalition :
    • tester la loyauté des alliés ;
    • redistribuer les rentes ;
    • isoler les dissidents…

Le Congo est à la croisée des chemins : soit il opère un sursaut vers un décollage économique adossé à des institutions solides, soit il bascule définitivement dans un modèle où la prédation devient désormais la norme constitutionnelle. Ce débat constitutionnel est donc le test décisif de la trajectoire nationale. Le masque juridique est tombé. Derrière les proclamations lénifiantes sur la souveraineté prétendument retrouvée, se dissimule le choix machiavélique d’une trajectoire irréversible. L’heure des faux-semblants et des compromis de salon est à l’avenir dépassée. Lancé, le train Congo surgit à grande vitesse devant l’aiguillage fatidique et le choc des trajectoires est donc inévitable.

La kakistocratie a pleine conscience qu’elle doit absolument jouer son va-tout ; si elle tient à se prémunir des errances bien prévisibles, qui vont certainement l’emporter de manière irréversible ; mais également, de manière inéluctable, l’exposer à des redditions de comptes sans merci, implacables. D’ores et déjà accusée de haute trahison, incriminée de multiples répressions sanguinaires et imputée de nombreux crimes économiques, dont les pillages des minerais, de détournements massifs des deniers publics, la kakistocratie de Tshilombo s’exposerait, en cas d’effondrement, à de lourdes poursuites judiciaires tant au niveau national qu’international, à des règlements de comptes majeurs tous azimuts, pas que politiques par les rivaux, mais dans divers pans de la société.

La Constitution sous tension et le Congo à la croisée des chemins © Lwakale Mubengay Bafwa

Briser l’aiguillage du déclin

La RDC roule aujourd’hui à tombeau ouvert sur deux voies totalement divergentes : d’un côté, une trajectoire macroéconomique ascendante, portée par l’insolente richesse de ses sols ; de l’autre, une trajectoire institutionnelle en chute libre, sapée par l’ingénierie d’une prédation systémique. Aussi, le coup de force constitutionnel en préparation à Kinshasa n’est rien d’autre que la tentative désespérée de souder définitivement ces deux rails. L’objectif du régime est clair : instrumentaliser le droit pour soumettre l’économie à la loi du siphonnage permanent, figer les réseaux de captation et graver l’impunité au sommet de l’édifice républicain. Si cette imposture juridique passe, le vol cesse d’être une dérive pour devenir une structure d’État. Si elle échoue, le pays traversera d’inévitables turbulences politiques, mais il s’ouvrira surtout une brèche historique pour une véritable refondation républicaine.

Le Congo n’est pas condamné à la fatalité du chaos ou du pillage éternel. Il est face au choix le plus décisif de son histoire contemporaine : légitimer ses pilleurs sous le couvert d’une nouvelle Constitution, ou briser l’aiguillage pour libérer son avenir. Le changement constitutionnel décidera lequel des deux rails deviendra la voie principale. Si la réforme passe, la prédation deviendra structure constitutionnelle. Si elle échoue, le pays entrera dans une zone de turbulence politique majeure, mais aussi dans une opportunité historique de refondation. Le Congo n’est pas encore condamné. Il est donc à un tournant…

Eclairage,
Chronique de Lwakale Mubengay Bafwa

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