Haïti sous le regard des autres : l’acquittement de trop ou la justice de l’ombre ?

Par Reynoldson Mompoint, Port-au-Prince, le 21 Avril 2026

Dans une salle feutrée où se croisent diplomates, universitaires et figures influentes de la diaspora, une phrase a suffi à fissurer l’édifice déjà fragile de la crédibilité institutionnelle haïtienne. L’ambassadeur du Canada en Haïti, André François Giroux, n’a pas simplement commenté une décision judiciaire. Il l’a mise en cause. Publiquement. Frontalement. Stratégiquement. En ligne de mire : l’acquittement des anciens sénateurs Youri Latortue et Joseph Lambert par la cour d’appel de Port-au-Prince. Une décision juridiquement recevable. Politiquement explosive. Symboliquement dévastatrice.

Le diplomate parle de « forces obscures ». Les intéressés parlent d’« ingérence ». Entre les deux, un pays qui ne parvient plus à faire croire à sa propre justice.

Une justice qui juge… mais ne convainc plus

L’acquittement aurait dû clore un dossier. Il a ouvert une crise. Non pas judiciaire — les procédures ont été respectées dans leur forme — mais institutionnelle. Car en Haïti, la légalité ne suffit plus. Il faut la légitimité. Et c’est précisément ce qui manque. Quand une décision de justice est immédiatement perçue comme le produit d’arrangements invisibles, elle cesse d’être un verdict. Elle devient un symptôme. Celui d’un système où la norme juridique est constamment concurrencée par des logiques parallèles : politiques, économiques, voire diplomatiques.

Ce n’est pas tant l’innocence proclamée de Latortue et Lambert qui interroge. C’est l’impossibilité, pour une large partie de la population, d’y croire.

La souveraineté comme riposte rhétorique

Face aux déclarations canadiennes, les deux anciens présidents du Sénat ont réagi avec une précision chirurgicale. Une déclaration conjointe. Un lexique maîtrisé : souveraineté, non-ingérence, État de droit. Une stratégie classique. Efficace. Presque imparable. Car invoquer la souveraineté, c’est déplacer le débat. Ce n’est plus la décision judiciaire qui est questionnée. C’est celui qui ose la critiquer. Ainsi, André François Giroux devient l’accusé. Et Youri Latortue et Joseph Lambert, fraîchement blanchis, se repositionnent en défenseurs de l’ordre institutionnel.

Mais cette rhétorique a ses limites. Car elle évite soigneusement une question centrale : pourquoi un diplomate étranger se sent-il autorisé — ou obligé — de commenter une décision de justice haïtienne ?

Les « forces obscures » : mythe diplomatique ou réalité structurelle ?

L’expression n’est pas anodine. Elle est calculée. Elle installe un imaginaire. Les « forces obscures » évoquées par André François Giroux ne sont pas nommées. Et c’est précisément ce qui leur donne leur puissance. Elles peuvent être tout et tout le monde : réseaux politiques, oligarchies économiques, alliances transnationales.

Mais cette ambiguïté pose problème. Elle alimente une perception déjà enracinée : celle d’un État capturé. Un État où les décisions ne se prennent pas dans les tribunaux, mais en amont. Dans des espaces informels. Dans des zones grises où se négocient les équilibres réels du pouvoir. Et dans cette architecture opaque, la justice devient un instrument. Pas un arbitre.

Le Conseil présidentiel : l’échec silencieux d’une transition sans cap

Pendant que les anciens sénateurs et les diplomates s’affrontent par déclarations interposées, une autre réalité s’impose : l’absence de pilotage politique.

Le Conseil présidentiel de transition, censé incarner une rupture, s’enlise dans une inertie préoccupante. Parmi ses figures centrales, Fritz Jean, ancien gouverneur de la Banque centrale, porteur d’une crédibilité technocratique indéniable. Mais la technocratie ne remplace pas le leadership. Sous cette architecture collégiale, aucune vision claire ne se dégage. Aucun cap structurant. Aucune politique étrangère n’a été abordée façon formelle. Aucune réforme systémique de la justice n’a été engagée avec la rigueur nécessaire. Résultat : une humiliation. Un déshonneur. Un renvoi désordonné. Un vide. Un vide que remplissent tour à tour les diplomates étrangers, les anciens caciques politiques, et les réseaux informels.

L’échec du Conseil ne se mesure pas uniquement à ce qu’il fait mal. Il se mesure surtout à ce qu’il ne fait pas du tout : restaurer la confiance.

Une diaspora érigée en caisse de résonance

Que cette déclaration ait été faite à Montréal n’est pas un hasard. La diaspora haïtienne est devenue un espace stratégique. Elle observe. Elle commente. Elle influence.

En s’adressant à elle, André François Giroux contourne les circuits institutionnels haïtiens pour toucher un public capable de relayer, amplifier, voire légitimer son discours. Mais ce déplacement du débat pose une question fondamentale : Haïti est-elle encore le lieu principal où se discutent ses propres affaires ?

Une crise de confiance devenue structurelle

Le véritable drame n’est pas diplomatique. Il est sociologique. Le peuple haïtien ne croit plus. Ni à ses juges. Ni à ses dirigeants. Ni à ses partenaires internationaux. Chaque décision judiciaire controversée vient s’ajouter à une mémoire collective saturée de doutes et de désillusions.

Dans ce contexte, même une décision juste devient suspecte. Et une justice suspecte, même lorsqu’elle dit le droit, ne produit plus d’autorité.

Souveraineté proclamée, dépendance persistante

L’affaire Youri Latortue – Joseph Lambert dépasse largement le cadre judiciaire. Elle révèle une vérité inconfortable : la souveraineté haïtienne est aujourd’hui plus proclamée que pratiquée. Les anciens sénateurs la brandissent comme un bouclier. Le diplomate canadien la contourne par le verbe. Et le Conseil présidentiel, lui, semble incapable de la traduire en réalité institutionnelle.

Dans cet entre-deux, la justice devient un champ de bataille symbolique. Et le droit, un langage parmi d’autres. Haïti ne manque pas de lois. Elle manque d’autorité crédible pour les faire respecter.

Et tant que cette autorité fera défaut, chaque verdict — qu’il soit juste ou non — continuera d’être perçu comme une pièce de théâtre. Une justice de l’ombre, sous les projecteurs du monde. 

Reynoldson Mompoint

mompointreynoldson@gmail.com

+50937186284

Avocat au Barreau de Mirebalais

Communicateur Social

Journaliste

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