Intelligence artificielle : seront-nous vraiment tous remplacés au travail ?

À quelle sauce allons-nous être mangés ? C’est la question que se posent de plus en plus de salariés dans le monde entier à l’annonce des plans sociaux de ces derniers mois dans la tech (notamment chez Oracle, Block, Amazon ou Meta). Si leurs inquiétudes semblent légitimes à long terme, les motivations de leurs employeurs le sont beaucoup moins. Pour les patrons de la tech, expliquait récemment The Economist, les progrès “fulgurants” de l’intelligence artificielle rendront bientôt “les humains superflus” sur le marché du travail.

Un argument qui permet de justifier à moindres frais les vagues de licenciements en cours. Tous les économistes, pourtant, ne partagent pas cette analyse. À ce stade, même si l’avenir s’annonce incertain, rien ne dit que l’IA aura un effet aussi dévastateur sur l’emploi. C’est une possibilité, pas une certitude. “Des économistes et des experts de l’apprentissage automatique affirment que la technologie actuelle n’est pas prête à prendre le travail des humains à grande échelle”, écrit ainsi The Wall Street Journal, qu’on peut difficilement soupçonner de gauchisme.

L’ouverture de notre dossier sur l’impact de l’intelligence articificielle sur le marché du travail.

La peur de devenir obsolète (Fobo, pour “Fear of being obsolete”) reste pourtant largement répandue, notamment chez les cols blancs. C’est pour tenter d’y répondre que nous avons choisi de consacrer notre dossier aux répercussions réelles de l’IA sur les salariés plutôt qu’au discours des “techno-évangélistes” – comme les qualifie le New York Times –, qui annoncent un peu vite une révolution qui permettrait de libérer les travailleurs des tâches ingrates (quand elle ne les libérerait pas tout court du travail).

Or que voit-on aujourd’hui dans la plupart des entreprises qui ont généralisé l’utilisation de l’IA ? Des salariés épuisés, stressés, un sentiment d’aliénation, comme le décrivent très bien deux journalistes du média Shuzhi Qianxian dans un article que nous avons traduit du chinois, et qui s’appuie sur les témoignages édifiants de quatre salariés qui utilisent l’IA au quotidien. Ce qu’ils décrivent tous ? Une surcharge de travail induite, une complexification des tâches. “Dans les grandes entreprises, l’IA améliore l’efficacité des employés, les libère des tâches répétitives et fastidieuses et compense leurs faiblesses, reconnaissent les deux auteurs. Mais elle rend aussi la survie en entreprise plus difficile. Puisqu’elle uniformise les compétences de base, on ne peut plus compter que sur des valeurs fondamentales : la compréhension de la nature humaine, l’ouverture à l’inconnu, ainsi qu’un esprit capable de penser de manière indépendante.” Un article rare, à lire absolument.

Dans un autre article traduit de l’anglais celui-là (et toujours sans IA), le Wall Street Journal décrit la façon dont les entreprises de la Silicon Valley imposent désormais à leurs salariés de maîtriser ces outils. Or, relève le journal, “les travailleurs de la tech partagent en grande partie les sentiments du grand public, en particulier le scepticisme par rapport au temps que l’IA fait gagner. De plus, entendre leurs patrons affirmer que l’IA finira par réduire les effectifs ne laisse pas de les inquiéter.”

Menace ou pas, la vérité est sans doute à chercher entre les deux, explique The Atlantic dans l’article passionnant qui ouvre notre dossier et qui convoque le paradoxe de Jevons, un concept hérité de l’époque victorienne, pour tenter de comprendre ce qui se joue réellement dans la révolution de l’intelligence artificielle. Plutôt que de multiplier frénétiquement les requêtes sur la “job apocalypse” sur Google, “les cols blancs feraient mieux de répondre à cette question : ‘Suis-je plutôt charbon ou cheval ?’” prône Annie Lowrey. Allusion à la disparition massive des chevaux dans les exploitations agricoles après l’apparition des tracteurs quand le charbon lui, fut synonyme d’adaptation, de relance des économies et de l’emploi.

“Les êtres humains sont capables de se transformer. Nous nous adaptons, nous changeons, nous faisons feu de tout bois et parfois même nous évoluons, même quand un robot révolutionne notre métier.” Si, comme le charbon, la technologie change la façon de faire son travail, “elle ne met pas forcément au chômage”. On voudrait la croire.

À nos lecteurs : en écho à ces questionnements et pour rappeler que Courrier international est bien un journal fait par des êtres humains, nous avons choisi désormais de mettre en avant le travail de nos équipes, journalistes et traducteurs, en signant plus systématiquement les revues de presse et les traductions sur le site comme dans le magazine.


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