« Je n’ai pas cherché à comprendre, j’ai foncé » : Dominique Ruyer raconte le jour où elle a bravé les flammes pour sauver plusieurs habitants, un an après l’incendie des Corbières
Le 5 août 2025, alors que le plus grand incendie de l’histoire de l’Aude ravageait les Corbières, Dominique Ruyer risquait sa vie pour sauver plusieurs habitants. Un an plus tard, l’ancienne auxiliaire de vie porte encore les séquelles physiques et psychologiques de cette journée qui a profondément marqué sa vie, comme celle de tout un village. Récit.
Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse. Le 5 août 2025 commence comme une journée d’été ordinaire dans les Corbières. Dominique Ruyer et son mari rentrent tranquillement chez eux après une sortie. En levant les yeux vers le ciel, son mari croit apercevoir un orage qui approche. Mais Dominique comprend immédiatement que ce n’est pas un nuage.
« J’ai dit, mais non ce n’est pas de l’orage. On dirait plutôt la fumée d’un feu. »
Quelques heures plus tard, les rafales de vent dépassent les 70 km/h. Les flammes gagnent du terrain à une vitesse fulgurante. En quelques instants, les habitants de Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse se retrouvent encerclés. Le mégafeu qui dévaste les Corbières, parti près de Ribaute, deviendra le plus important incendie jamais enregistré dans l’Aude.
Un an plus tard, les collines ont commencé à reverdir. Les routes ont rouvert. Mais dans les rues de Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse, le feu n’a jamais vraiment disparu. « Le village est marqué. Dès qu’on sent une odeur de fumée, le cerveau repart immédiatement là où tout a commencé. »
Dominique Ruyer, auxiliaire de vie à l’époque, garde le souvenir de cette journée gravé dans chaque détail.
« Nous avons été pris au piège comme des rats »
Lorsque les autorités demandent aux habitants d’évacuer, Dominique et son mari prennent eux aussi la route. Mais le feu avait déjà atteint le village. « Tout était bloqué. On ne pouvait plus sortir. Nous avons été pris au piège comme des rats. »
Ce qui ressemble d’abord à un coup du sort va finalement changer plusieurs vies. Si les routes étaient restées ouvertes, Dominique aurait quitté le village. « Avec le recul, je me dis que c’est peut-être le destin. Si j’avais pu partir, je n’aurais jamais été là pour sauver ces personnes »
Très vite, les habitants sont regroupés dans la salle des fêtes. Dominique scrute les visages. Elle reconnaît presque tous les anciens dont elle s’occupe quotidiennement. Presque…
« Je regardais partout… Et je me suis dit : « Mais où est Roberte ? » Je savais qu’elle ne pouvait pas marcher. Elle était dans un lit médicalisé. Elle ne pouvait pas sortir seule. »
Son mari lui conseille d’aller prévenir la mairie. Les secours sont déjà débordés. Personne ne peut lui garantir que la vieille dame a bien été évacuée. Alors Dominique prend une décision qui va faire basculer sa vie. « Je n’ai pas réfléchi. C’était plus fort que moi. Je m’occupais d’elle tous les jours. Pour moi, c’était comme si c’était ma mère ou ma grand-mère. »
« Même dans le feu, je passerai »
Elle se met alors à courir dans les rues envahies par la fumée. Son mari la rappelle. Son voisin, médecin retraité, lui crie de revenir. Elle continue. « Je n’ai pas cherché à comprendre. J’ai foncé. » Au milieu des fumées, des gendarmes lui barrent la route. « Madame, vous ne passez pas ! »
Mais Dominique refuse. « Vous ne m’empêcherez pas de passer. Même dans le feu, je passerai. » Les militaires lui assurent que la maison a déjà été contrôlée. « Ne me dites pas ça. Je suis son auxiliaire de vie. Je sais très bien qu’elle ne peut pas se lever », réplique Dominique.
Face à sa détermination, les gendarmes finissent par céder. « Maintenant que vous êtes là, vous allez venir m’aider », dit Dominique. Quelques minutes plus tard, ils ouvrent ensemble la porte de la maison. La vieille dame est bien là. Toujours dans son lit. Une simple couverture sur le visage pour essayer de respirer malgré les fumées qui envahissent déjà la maison. « Quand elle m’a vue, elle s’est mise à pleurer. S’il n’y avait eu personne, on l’aurait peut-être retrouvée morte. »
Dominique lui donne son propre masque, demande au gendarme de l’aider à la sortir du lit médicalisé, mouille une couverture pour la protéger des braises qui tombent autour d’eux. « Je suis repartie sans masque. Je lui ai laissé le mien. Je voulais juste qu’elle respire. »
À peine revenue, elle est de nouveau sollicitée. Dans une ambulance, plusieurs de ses patients, évacués d’un village voisin, viennent d’arriver. Parmi eux, une femme de 99 ans lui attrape la main. « Ma fille… Je suis contente de te voir. On a manqué de mourir. » Refusant de laisser la centenaire passer la nuit sur un simple lit de camp, Dominique ouvre les portes de sa maison. « Je les ai accueillis chez moi. Ça me semblait normal. »
Lorsqu’on lui demande aujourd’hui si elle prend la mesure du courage dont elle a fait preuve ce jour-là, elle écarte aussitôt toute idée d’un geste héroïque. « Je n’ai jamais fait ça pour passer à la télévision. Ce n’était pas pour les médias, ni pour être reconnue. Une vie, quel que soit son âge, reste une vie. »
Le prix du courage
Pendant plusieurs semaines après l’incendie, Dominique Ruyer reprend pourtant sa vie comme si de rien n’était. Elle retourne travailler auprès des personnes âgées dont elle s’occupe quotidiennement.
Mais, peu à peu, son corps commence à payer le prix de cette journée passée au milieu des fumées. Quelques mois plus tard, en décembre, tout bascule de nouveau. Alors qu’elle travaille encore comme auxiliaire de vie, Dominique contracte une grippe particulièrement virulente. Face à la dégradation de son état de santé, elle est admise en réanimation au CHU de Montpellier.
« Je suis tombée dans un coma de plus de dix jours. J’étais entre la vie et la mort. » Son mari, parti en Espagne pour le travail, écourte son déplacement. Un choix qu’elle considère aujourd’hui comme providentiel. « S’il n’était pas rentré cette nuit-là, il m’aurait retrouvée morte le lendemain. »
À son réveil, les conséquences sont lourdes. Les médecins diagnostiquent plusieurs complications. Ses poumons sont atteints, son cœur et ses reins ont souffert. Elle développe également un diabète de type 2. Aujourd’hui encore, Dominique est en affection de longue durée. Les médecins lui interdisent de reprendre son métier. « Je n’ai plus le droit de travailler. J’adorais mon travail. M’occuper des personnes âgées, c’était ma vie. »
Son contrat, qui était un CDD, n’a donc pas été renouvelé. « Ils ne m’ont pas gardée. C’est dommage… J’aurais tellement voulu continuer. » Son émotion est perceptible lorsqu’elle évoque ses anciens patients. « Il y en a beaucoup qui ont pleuré quand je suis partie. Moi aussi, ils me manquent. » Certaines personnes qu’elle avait aidées lors des incendies sont depuis décédées. D’autres vivent désormais en Ehpad.
Une reconnaissance inattendue
Dominique n’a jamais cherché à être mise en lumière, pourtant son geste ne passe pas inaperçu. Quelques semaines après les incendies, une enveloppe portant simplement la mention « République française » arrive dans sa boîte aux lettres. Sur le moment elle pense à tout autre chose. « J’ai vu « République » sur l’enveloppe. J’ai dit à mon mari, ça y est, tu m’as encore ramené une contravention ! », raconte-t-elle en riant.
Pressée de partir travailler, elle laisse finalement l’enveloppe sur la table sans même l’ouvrir. Quelques heures plus tard, son téléphone sonne. Son mari vient enfin de lire le courrier. « Mon mari me dit, tu n’as pas regardé jusqu’au bout. Ce n’est pas une contravention… C’est le président de la République qui t’écrit. » Au bout du fil, Dominique n’y croit pas. « Arrête de te moquer de moi », lance Dominique à son mari.
Ce n’est qu’en rentrant chez elle, le soir, qu’elle découvre réellement la lettre signée d’Emmanuel Macron. « Quand je l’ai lue, ça m’a énormément touchée. Je ne m’y attendais pas du tout. Lors de l’incendie je suis restée moi-même. J’ai simplement fait ce que n’importe qui aurait dû faire à ma place. »
« Le village est marqué »
À Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse, certains habitants ont préféré partir. D’autres ont vendu leur maison. Dominique Ruyer a elle aussi déménagé, tout en restant dans la commune. « J’avais besoin de changer d’endroit, mais je ne voulais pas quitter mon village. »
Le traumatisme est toujours là, il suffit d’une odeur de fumée, d’un barbecue… « Dès qu’on sent une odeur de brûlé, on a une réaction automatique. Le cerveau a enregistré tout ce qu’on a vécu. On se demande tout de suite : est-ce que ça recommence ? » Cette peur, beaucoup d’habitants la partagent. « On est toujours sur le qui-vive. »
Aujourd’hui encore, les habitants évitent parfois d’évoquer cette journée avec les nouveaux arrivants. « On ne veut pas leur transmettre notre peur. » Dominique, elle, choisit de continuer à avancer malgré les épreuves. Elle espère retrouver un jour une activité auprès des personnes âgées, même quelques heures par semaine. « Si on me donnait une chance de reprendre, même à mi-temps, je le ferais tout de suite. C’est mon métier. C’est ma passion. »
Quand on lui demande si elle referait la même chose, la réponse arrive sans la moindre hésitation. « Oui ! Sans réfléchir. » Parce qu’au fond, rien n’a changé. Le 5 août 2025, Dominique Ruyer n’a pas cherché à devenir une héroïne. Elle est simplement restée fidèle à celle qu’elle a toujours été : une auxiliaire de vie pour qui chaque existence compte.
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