Est-ce à dire que le bagne — ce pelé, ce galeux d’où nous vient tout le mal — venant à disparaître, elle prendra son essor ? Certes, mais pas immédiatement. Rien n’est, plus difficile que de combattre des concepts profondément ancrés.
— Calomniez, calomniez, il en restera toujours quoique close ! ». On aura beau démontrer que la Guyane est riche, parfaitement habitable et que rien en somme ne justifie le mépris craintif qu’elle inspire, il s’écoulera du temps avant qu’un revirement s’opère chez l’opinion publique. L’auréole maléfique du bague — hélas ! — n’est pas encore prête de se ternir. Sans-doute faudra-t-il retailler a la Guyane une robe d’innocence à coups de publicité adroite et précise, appuyée de quelques essais de colonisation probants pour que les Métropolitains enfin convaincus consentent à envisager une exploitation rationnelle de ses richesses.
En attendant celle évolution lente, la suppression du bagne entraînera une conséquence plus immédiate : un appauvrissement au pays… bientôt suivi d’un problème certain.
Il faut savoir que le bagne fait vivre la majeure partie de la population guyanaise, massée sur le bord de la côte, à Saint-Laurent-du-Maroni ou à Cayenne. Le mot « bagne » ne doit pas faire illusion. On se figure communément que le forçat est un misérable privé de tout. Quelle erreur ! Les gens avertis savent à quoi s’en tenir. Tous les condamnés ont de l’argent, malgré les réglementés sacro-saints…. un argent qu’ils dépensent. Peut-être serait-on étonné de l’importance de leur apport monétaire à la vie de la colonie si l’on pouvait la déterminer exactement. Il convient d’ajouter également la solde des surveillants militaires, les émoluments des agents de l’Administration pénitentiaire. En fait, dans aucun autre pays du monde, on ne trouve pareille proportion de maisons de commerce qui, suivant leur importance, drainent ce Pactole dont elles vivent. De plus, les quelques industries côtières (rhumeries, énergie électrique, scieries) ont trouvé dans les condamnés, grâce au système de la « cession » une main-d’œuvre économique, avertie et sûre (mécaniciens, électriciens, charpentiers, etc..)
Les partisans du maintien du bagne tirent arguments de cette particularité. Ainsi, disent-ils, au fur et à mesure que diminuera l’effectif de la transformation, les industries, déjà si peu prospères, se trouveront en difficulté par suite du manque d’ouvriers qualifiés ; les maisons de commerce, une à une, fermeront leur porte. La Guyane connaîtra une misère plus grande que jamais.
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