Le câble sous-marin de la discorde: un projet entre l’Amérique du Sud et l’Asie ravive la guerre technologique entre la Chine et les États-Unis
L’Amérique du Sud n’est toujours pas reliée à l’Asie par des câbles sous-marins. Malgré plusieurs projets, les pressions américaines continueraient de freiner leur concrétisation. Dans ce contexte, le Chili apparaît comme particulièrement exposé.
Tous les pays côtiers d’Amérique du Sud sont déjà reliés aux États-Unis par des câbles sous-marins, ces immenses infrastructures posées au fond des océans, indispensables aux télécommunications mondiales. Pourtant, le continent sud-américain n’est toujours pas directement connecté à l’Asie, ce qui peut sembler surprenant au regard des enjeux actuels.
Une telle liaison permettrait de réduire la latence, de renforcer la résilience du réseau mondial en diversifiant les routes Internet et d’accompagner la croissance explosive du trafic numérique. Elle offrirait aussi un avantage économique et stratégique majeur en fluidifiant les échanges entre les deux régions, d’autant que l’essor de l’intelligence artificielle a fortement accru la demande en capacité de transmission via ces câbles, devenus l’épine dorsale discrète, mais essentielle, de l’économie numérique mondiale.
Face à ce manque de connexion directe avec l’Asie, certains pays ont commencé à agir, et notamment le Chili. Depuis une dizaine d’années, Santiago du Chili exprime sa volonté de s’ouvrir davantage à la région Asie-Pacifique. En 2024, Google a ainsi annoncé un accord pour relier le pays à l’Australie via le câble sous-marin Humboldt, long de 14.800 kilomètres et prévu pour être opérationnel d’ici 2027.
Mais le Chili cherche aussi à réduire sa dépendance aux entreprises technologiques américaines: en 2019, il s’était alors tourné vers la Chine, lorsque Huawei avait proposé un câble vers Shanghai. Sous la pression des États-Unis, soucieux d’écarter la Chine des grandes infrastructures de télécommunications mondiales, ce projet avait finalement été abandonné.
Un différend Washington-Pékin
L’absence de liaison directe entre les deux régions semble ainsi relever autant de considérations politiques… que de contraintes techniques. Les tensions entre les États-Unis et la Chine se sont en effet intensifiées ces dernières années, Washington multipliant les restrictions contre des acteurs comme Huawei et cherchant à limiter leur présence dans les infrastructures numériques mondiales. Le président Donald Trump a notamment réaffirmé cette ligne dure.
En janvier 2026, le Chili a initialement validé un projet de câble sous-marin de 20.000 km porté par China Mobile, destiné à relier directement le pays à la Chine. Mais cette décision a été rapidement suivie de pressions diplomatiques américaines. Des responsables chiliens ont ainsi été convoqués à l’ambassade des États-Unis à Santiago, conduisant finalement à un revirement officiel du ministère qui a invoqué une « erreur technique ».
L’ancien président Gabriel Boric a ensuite confirmé avoir ordonné le retrait du projet face à des menaces de sanctions, laissant à son successeur José Antonio Kast une situation délicate entre ouverture vers la Chine et maintien de relations étroites avec Washington. Celui-ci a déclaré le projet « terminé ».

Les pressions de Washington ont même touché les plus hautes sphères du pouvoir chilien. Le 20 février 2026, Juan Carlos Muñoz, alors ministre chilien des Transports et des Télécommunications, a reçu un courriel du Département d’État américain lui annonçant la révocation de son visa diplomatique, ainsi que celui de deux autres responsables chiliens, accusés d’avoir « compromis des infrastructures de télécommunications critiques » et porté atteinte à la sécurité régionale.
À cette période, le Chili étudiait une proposition de 500 millions de dollars de l’entreprise China Mobile visant à relier Valparaiso à Hong Kong par câble sous-marin. Selon Juan Carlos Muñoz, ces sanctions ont eu un impact majeur sur le dossier. « Cela m’empêche de me rendre dans un pays important pour mon travail et qui constitue une plaque tournante des liaisons aériennes internationales », a-t-il déclaré à Rest of World. « Cela nuit également à ma réputation. »
« Ce câble vers Hong Kong pourrait permettre à l’Amérique du Sud de communiquer directement et librement avec son principal partenaire commercial, la Chine », souligne de son côté Jorge Heine, ancien diplomate chilien, également interrogé par le média.
Souveraineté numérique
Au-delà de cet épisode, le débat reste ouvert au Chili. Aujourd’hui, le câble sous-marin Humboldt est présenté comme l’une des alternatives les plus crédibles. Toutefois, certaines autorités expriment encore des réserves. En effet, les accords de coopération en matière de renseignement de longue date entre les États-Unis et l’Australie nourrissent des interrogations.
Une partie des flux numériques transitant entre l’Amérique du Sud et la région Asie-Pacifique pourrait ainsi être indirectement exposée à la surveillance de Washington. Ces inquiétudes liées à la souveraineté numérique ont également poussé un pays voisin, le Brésil, à conclure avec l’Union européenne un accord pour le câble EllaLink (6.200 km), permettant une connexion directe et contournant ainsi les routes passant par les États-Unis.
Dans un contexte de tensions géopolitiques, de vulnérabilité des infrastructures numériques et de concentration du trafic mondial entre quelques géants technologiques, de plus en plus de pays cherchent en effet à diversifier leurs routes de communication. Disposer de plusieurs câbles vers l’Asie ne serait donc pas un luxe, mais une nécessité à la fois économique et de souveraineté.
Crédit: Lien source
