Le Mali, une nouvelle Syrie au cœur du Sahel ?

ANALYSE. En cas de victoire des djihadistes à Bamako, le modèle au pouvoir à Damas pourrait s’exporter dans la bande sahélienne gangrenée par Al-Qaïda et l’État islamique.

L’époque a bien changé. Il y a dix ans, alors que les attentats siglés « État islamique » ensanglantaient la France, la Tunisie, l’Espagne et tant d’autres des deux côtés de la Méditerranée, personne ne se serait hasardé à émettre l’hypothèse d’une normalisation des régimes aux mains des djihadistes. En 2026, la géopolitique a effectué un tête-à-queue sidérant.

Le multilatéralisme est lardé de coups de couteau portés par Washington et par Moscou, les empires jouent des muscles, faisant fi du droit international, la diplomatie semble être une table ronde désuète face aux missiles. Et, sur le front du djihadisme, on se notabilise à toute vitesse. Les Talibans, par exemple, règnent en Afghanistan, mettant les femmes aux bans de la société, tout en dialoguant avec un certain nombre de capitales.

Un ex-djihadiste d’Al-Qaïda, Ahmed al-Chareh, dirige aussi Damas avec barbe taillée au millimètre. Depuis qu’il a mis à terre le régime de Bachar al-Assad, une dynastie de cinquante ans d’âge défaite en une poignée de jours par les forces de Hayat Tahrir al-Cham (Al-Qaïda), l’homme est reçu dans toutes les chancelleries. Le nouveau modèle syrien – loi coranique rigoriste et semblant de vie politique démocratique – serait-il amené à faire école ? Et le Mali, pays bringuebalant au gré des coups d’État, des attaques des Touaregs et des raids djihadistes, pourrait-il s’approprier le modèle syrien ?

Les nouveaux djihadistes

À Bamako, une bataille des récits se superpose aux combats qui ont touché le pays depuis samedi 25 avril. Au nord, Kidal est retombé aux mains des indépendantistes touaregs du FLA (Front de libération de l’Azawad, un territoire vaste comme la France) quand, à 2 000 kilomètres de là, des djihadistes entraient dans Bamako, la capitale. Pour la junte militaire qui a pris le pouvoir par la force en 2021, il y a comme un parfum de bérézina.

Assimi Goïta, leur chef, est intervenu à la télévision nationale, mardi 28 avril à 20 heures, pour expliquer que « le plan funeste de l’ennemi a été déjoué », n’oubliant pas de saluer son allié « la fédération de Russie ». Le discours de cet ex-colonel putschiste devenu général et président de la transition paraît cependant fâché avec le réel. Il omet l’assassinat du ministre de la Défense Sadio Camara, numéro deux de la junte, dans un attentat kamikaze. Il néglige le fait que le nord du pays est désormais aux mains des indépendantistes touaregs.

Enfin, il ne dit pas que l’ami russe a entamé une retraite qui n’augure rien de bon pour l’avenir du régime. Dans un communiqué, le ministère de la Défense de la fédération de Russie précisait dès lundi : « Les ennemis n’ont pas renoncé à leurs intentions agressives et ils se regroupent. » Actant en outre que « la situation dans la république du Mali reste difficile ». On a connu des déclarations de soutien plus engageantes

Tandis qu’Assimi Goïta s’enivrait de sa victoire imaginaire face au tandem FLA-Jnim, mettant en avant « la réponse cinglante qui leur a été infligée », le Jnim avait fait savoir que le blocus de Bamako avait commencé. Précisant que ceux qui ne le respecteront pas « le feront à leurs risques et périls ». Une précision pour les civils tentés par la lutte, ceux qui posent des obstacles sur les routes afin de freiner la progression des djihadistes.

Un diplomate sur place note que « les deux médiateurs possibles, Alger pour la politique, Paris pour le militaire, ont été débranchés par les colonels, ce qui contrarie toute possibilité de solution politique ». En coulisses, depuis plusieurs mois, les Algériens ne verraient pas d’un mauvais œil une victoire de « djihadistes modérés », un surprenant oxymore. « Ils les débarrassent des Russes, ils n’ont pas pour ambition revendiquée d’exporter leur cause, ils vont mettre de l’ordre religieux à tous les étages de la société civile, bref rien qui n’indispose Alger », analyse un spécialiste du Maghreb et du Sahel.

L’échec de la junte malienne

Depuis le 25 avril, le Jnim est le maître des horloges. Il dicte, avec son allié du FLA, le calendrier militaire. Il se pourrait qu’il se retrouve à la tête du pays, le pouvoir de la junte étant des plus précaires. Des cinq colonels ayant effectué le coup d’État de 2021, un est mort (le ministre de la défense), un est porté blessé, et Assimi Goïta, le troisième, président de la transition, est demeuré invisible pendant quatre jours. Triste bilan pour ceux qui se faisaient fort de rétablir la sécurité au Mali, expulsant la France et sa force Barkhane.

Les nouveaux maîtres de Bamako firent le voyage jusqu’à Moscou et Saint-Pétersbourg pour nouer alliance avec un Kremlin ravi d’éteindre son influence et de narguer Paris. Cinq ans plus tard, l’économie malienne est à terre, la jeunesse alimente les filières de migration illégale faute de nourriture et de futur, les djihadistes ceinturent Bamako et les têtes de la junte se terrent dans des illusions de forteresses.

En attendant, le Mali, ce sont 25 millions d’habitants, et 51 millions prévus en 2050 en raison d’un taux de fécondité de 5,9 enfants par femme. Selon l’ONU, le pays est l’un des « moins avancés au monde » et la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté.

Dans l’hypothèse où le Jnim l’emporterait (le FLA mettant en place son autonomie dans le nord du pays après avoir négocié un retrait des forces russes avec l’accord négocié d’Alger), un scénario à la syrienne pourrait s’imposer : l’instauration de la loi coranique dans tout le pays (ce qui ne pose aucun problème aux Touaregs, très conservateurs), un accord avec l’Algérie et la Mauritanie de ne pas franchir leurs frontières, et un pacte avec le Kremlin.

Reste que pour les Occidentaux, l’affiliation à Al-Qaïda ne devrait pas permettre une normalisation. En Syrie, Ahmed al-Chareh a remisé au vestiaire son appartenance à l’organisation djihadiste. Exit Abou Mohammed al-Joulani, le sanguinaire. Il se fait maintenant passer pour « djihadiste modéré ». Iyad Ag Ghali, le leader du Jnim, sera-t-il le Ahmed al-Chareh du Mali ?

Crédit: Lien source

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.