Pourquoi les attaques au Mali représentent-elles un échec pour Moscou ?

Peut-on dire que c’est échec ou que ça n’a pas fonctionné ? L’engagement de la Russie, au travers des mercenaires d’Africa Corps (anciennement groupe Wagner), aux côtés de la junte au Mali n’a pas suffi pour la sauver de la rébellion organisée par l’alliance entre Touaregs du FLA et djihadistes du JNIM. Trois ans après, l’image de Moscou est écornée par son incapacité à défendre la junte et la ville-symbole de Kidal lors des attaques rebelles sans précédent du week-end.

Ils ont même été pointés comme indésirables par le porte-parole des rebelles touareg du Front de libération de l’Azawad (FLA), Mohamed Elmaouloud Ramadane, les appelant à quitter tout le pays. Il a ainsi mis la pression sur les 2.500 à 3.500 paramilitaires russes qui soutiennent le pouvoir malien face aux groupes armés.

La revanche des Touaregs

Le FLA, allié aux djihadistes du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM, allié à Al-Qaïda), a porté un rude coup à la junte en lançant samedi, jusqu’aux abords de la capitale, Bamako, une série d’assauts qui ont viré au mauvais scénario pour les Russes au Mali.

Les assaillants ont tué le ministre de la Défense Sadio Camara, considéré comme le principal architecte du repositionnement stratégique prorusse du Mali depuis l’arrivée des militaires au pouvoir en 2020. Le FLA a également pris une éclatante revanche sur les Russes à Kidal, ville-clé du Nord et bastion historique des Touareg.

En novembre 2023, les combattants russes, à l’époque déployés sous la bannière du groupe paramilitaire Wagner, avaient aidé l’armée à reprendre la ville au FLA. Un triomphe alors largement salué au sein de la population et mis en avant par la junte, qui ne cesse de promettre qu’elle va restaurer la paix et l’autorité de l’État dans tout le pays.

Une image écornée au-delà du Mali

Mais trois ans plus tard, les combattants russes ont dû battre en retraite de Kidal dimanche, après avoir conclu un accord avec le FLA pour éviter un bain de sang.

Pour Nina Wilén, directrice du programme Afrique de l’Institut Egmont, un think-tank belge, « les images de Russes escortés hors de Kidal après des négociations vont certainement ternir l’image du groupe (Africa Corps) en tant que partenaire de sécurité fiable » – pour le Mali, mais aussi pour le Burkina Faso et le Niger, autres pouvoirs militaires qui se sont rapprochés de Moscou après s’être détournés de l’ancienne puissance coloniale française.

Si le général Assimi Goïta a assuré que la Russie serait « toujours l’amie du Mali », certains analystes y voient un affichage de façade. « Ni Goïta ni aucun membre de conseil militaire ne fait désormais confiance aux Russes », estime Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam) à Genève (Suisse). « Les Russes ont trahi », accuse un officiel malien auprès de l’AFP.

Un danger sous-estimé

Cette dernière année, des témoignages concordants ont fait état de tensions croissantes sur le terrain entre soldats maliens et combattants russes, chacun accusant l’autre d’être un maillon faible face à des rebelles plus agressifs.

Au niveau stratégique, Bamako comme Moscou « ont sous-estimé la profondeur du conflit et les limites d’une solution purement militaire », a résumé cette semaine sur sa chaîne Telegram Sergueï Eledinov, officier militaire russe à la retraite et expert en sécurité africaine.

« A l’époque Wagner, ils allaient vraiment au carton avec les Maliens. Ils étaient même appréciés pour ça. En comparaison, Africa Corps sont un peu sur la retenue et font plus de la protection, de la formation, du défensif », note Lou Osborn, enquêtrice du collectif All Eyes on Wagner.

« Il y avait un peu de naïveté de la part de Bamako de croire que cette guerre pourrait se gagner avec juste plus de drones ou plus de soldats sur le terrain », souligne Djenabou Cissé, chercheuse associée à la Fondation pour la recherche stratégique, un centre d’expertise français.

Exactions contre les civils

Les Russes, régulièrement accusés – comme les forces maliennes – d’exactions souvent meurtrières contre les civils, le sont également de privilégier les régions d’où ils peuvent tirer des ressources, notamment les mines d’or, plus que d’autres isolées et exposées aux assauts rebelles.

Dans ce nouveau contexte, que même Moscou admet être « difficile », plusieurs analystes parient sur un retrait russe du nord et du centre du pays – une condition exigée par le FLA dans le cadre de l’accord conclu à Kidal, selon Lou Osborn. Le FLA sait « que sans les Russes, l’armée malienne n’a aucune chance de reprendre le Nord », qui reste leur objectif principal, souligne Hasni Abidi.

Africa Corps pourrait se concentrer à l’avenir sur la protection de Bamako – que les djihadistes menacent d’asphyxier par un blocus routier – et des installations-clés comme l’aéroport, estime Ulf Laessing, directeur du programme Sahel à la Fondation Konrad Adenauer au Mali.

Un modèle malien qui peut se répéter

Peu d’observateurs voient Moscou quitter le Mali, où la junte plie mais ne rompt pas, contrôlant toujours Bamako et les principales infrastructures militaires.

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Un départ à court terme du Mali serait « un vrai camouflet en termes d’image » pour la Russie, qui en Afrique « a vraiment misé sur les régimes de l’AES » (Alliance des États du Sahel, confédération regroupant le Mali, le Burkina et le Niger), relève Djenabou Cissé. Le porte-parole du Kremlin a d’ailleurs rejeté l’appel des rebelles à quitter le pays.

Mais il lui faudra s’adapter au nouveau cadre posé par les attaques lancées le week-end dernier : les opposants aux juntes militaires commencent à se coordonner et s’unir, et il existe un risque d’extension du modèle malien au Niger et au Burkina Faso voisins, également aidés par des forces russes, souligne Sergueï Eledinov.

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