Dans le sillage de Paul Ricœur, Dominique Gour propose moins un commentaire qu’un compagnonnage : une manière d’habiter la pensée comme on traverse un paysage, entre lucidité de l’action et ouverture à ce qui la déborde, là où la philosophie devient à la fois exercice, risque et promesse.
Difficile d’écrire sur Paul Ricœur après Jean Greisch, Olivier Mongin, Olivier Abel. Pourtant, Dominique Gour a trouvé la solution dans son livre L’Éclaireur. Ce qu’il y a de remarquable, alors qu’il ne prétend à rien avancer de neuf, est qu’il donne ce qu’on pourrait nommer, suivant Érasme, un « enchiridion ricœurensis civis1 ». Ce choix, modeste, nous semble en fait une des manières de procéder les plus fidèles à l’esprit de l’œuvre de Ricœur.
Un manuel ne se conçoit que dans la perspective d’un emploi ordonné à une action, et il suppose qu’on ait des « pouvoirs de faire », qu’on puisse en proposer des modes, et qu’on dégage des savoir-faire – on ne peut se contenter de propositions théoriques. Cela ne veut pas dire que Ricœur soutienne qu’il y ait une science de l’action, une technè identifiable et répétable. Son œuvre récuse une telle prétention mortifère ; l’importance accordée à l’imagination suffit à le rappeler.
Il n’est pas indifférent de noter l’intérêt que Ricœur a porté à la manière anglo-saxonne de réfléchir sur l’action. Cette orientation a pu surprendre bien des lecteurs du philosophe, qui le situaient avant tout dans le sillage de la philosophie « continentale » la plus classique ; mais c’était oublier que l’intérêt de Ricœur s’est électivement porté sur Aristote, et que toute une partie de la philosophie anglo-saxonne fait écho à un certain aristotélisme : celui qui fait fond sur les « endoxa » et l’étude du langage ordinaire. On peut un temps faire l’économie du cogito, la sémantique et la syntaxe assurent un solide « rez-de-chaussée » à la réflexion en articulant un niveau primitif, mais fécond, d’une grammaire de l’action.
C’est de cette exigence première que la conception d’un enchiridion tire son immédiate justification. Mais l’enchiridion présenté n’est pas un répertoire d’adages : il s’agit de mettre en œuvre les énoncés théoriques, de leur donner vie et incarnation. Kant dénommait « schème » cette opération, pointant la nécessité d’une méthode, d’un « art de faire », même si son secret était « enseveli ». Enchiridion ne veut pas dire mantra.
Mettre en scène les énoncés théoriques ne suffit pas, il faut encore les mettre en jeu, c’est-à-dire découvrir qu’il y a du jeu entre eux – qu’il doit même y en avoir. Dans le langage de Kant, on dirait qu’il s’agit d’une dialectique ; et on ne peut laisser de côté l’héritage kantien de Ricœur. Pour dire bref, on pourrait même avancer que Ricœur, c’est Aristote corrigé par Kant. On voudrait signifier par là que dans toute théorie de l’action, dans toute position éthico-politique, se creuse un écart ouvrant un paradoxe : il y a un au-delà de cette sphère et on ne peut pourtant s’y soustraire. Ce serait « Schwärmerei2 », pour parler avec Kant, de prétendre s’en affranchir.
Le livre de Dominique Gour nous rend sensibles à cette aporie, car il ne néglige pas une question souvent abandonnée par les commentateurs : savoir ce que la religion, chez Ricœur, fournit comme complément, ou plutôt supplément. Elle constitue une des façons d’envisager le trans, ce qui dépasse l’éthico-politique – mais ne peut l’évacuer. Traverser mais aussi traversée. L’espérance, la justice, par exemple, ne sont pas réductibles à l’éthico-politique. Il faut concevoir un enchiridion pour « disposer au pari ». Aristote/Érasme regardés par Kant/Pascal. Voilà ce que l’ouvrage précieux de Dominique Gour nous aide à comprendre. Parodiant un mot célèbre, cet enchiridion est « un guide pour l’action ».
- 1. Littéralement « manuel du citoyen ricœurien », en référence à l’Enchiridion militis christiani d’Érasme, le « manuel du soldat chrétien » (ndlr).
- 2. Notion qui traverse toute l’œuvre du philosophe allemand, et qu’on peut traduire par « fanatisme » (ndlr).
Crédit: Lien source