« Les esclaves sont nos parents » : comment le 22 et le 27 mai façonnent encore les mémoires antillaises

En Martinique, un homme du nom de Romain est arrêté pour avoir joué du tambour, un acte de résistance que les autorités coloniales ne tolèrent pas. Sa libération, obtenue sous la pression de la population, déclenche une insurrection dans toute l’île. Nous sommes en 1848.

L’abolitionniste Victor Schœlcher vient de faire signer le décret mettant fin à l’esclavage dans les colonies françaises, mais le document traverse l’Atlantique par bateau et n’est pas encore arrivé. Face à la révolte, le gouverneur proclame l’abolition immédiate le 22 mai, sans attendre les instructions de Paris. En Guadeloupe, le mouvement se propage et l’abolition est proclamée le 27 mai.

« Ces dates sont très investies symboliquement », explique Ary Gordien, anthropologue et chargé de recherche au CNRS. « Elles mettent à la fois en avant le travail des abolitionnistes, mais aussi l’agentivité et la résistance des personnes mises en esclavage, qui n’ont jamais cessé de lutter. »

Pendant longtemps, seul Victor Schœlcher était célébré. C’est Aimé Césaire, alors maire de Fort-de-France, qui proclame en 1971 la grande fête du 22 mai, posant les bases d’une mémoire construite par et pour les peuples antillais. Ces commémorations seront officialisées par décret sous François Mitterrand, mais leur reconnaissance à l’échelle nationale mettra encore vingt ans à venir.

Une mémoire née de la résistance

Chaque année, le 22 mai est férié en Martinique. Des tambours résonnent aux quatre coins de l’île dès l’aube, des marches aux flambeaux sont organisées la veille au soir, des rassemblements mémoriels se tiennent commune par commune.

C’est dans ce contexte qu’en mai 1998, des milliers de militant·es guadeloupéen·nes et martiniquais·es descendent dans les rues de Paris. Cette marche silencieuse donnera naissance au Comité Marche du 23 mai 1998 (CM98).

Nous voulions rappeler qu’avant 1848, des peuples étaient déjà en train de naître

« Ce n’était pas une marche de protestation, mais une démarche mémorielle et introspective », raconte Emmanuel Gordien, président du CM98. « Nous voulions rappeler qu’avant 1848, des peuples étaient déjà en train de naître : les Guadeloupéens, les Martiniquais, les Guyanais. Nous avons remis au centre une mémoire enfouie. »

Pour le CM98, il existe une distinction fondamentale que l’État français peine à faire. « L’abolition célèbre l’acte de l’État. Honorer les victimes, c’est reconnaître les femmes, les hommes et les enfants qui ont subi ce crime contre l’humanité », insiste Emmanuel Gordien. Le combat de l’association prend alors une forme concrète : retrouver les noms des ancêtres esclaves. « Les honorer, c’est aussi se réparer soi-même. »

Honorer les victimes, pas seulement l’abolition

Pourtant, la reconnaissance officielle tarde. Lorsque la loi Taubira est votée en 2001 — reconnaissant la traite et l’esclavage comme crimes contre l’humanité — elle marque une avancée symbolique majeure. Mais pour beaucoup, elle ne va pas assez loin. « La loi ne désigne ni clairement les responsables, ni les victimes, et elle ne parle pas de réparation », souligne Emmanuel Gordien.

Il reste plus simple de célébrer l’abolition que de regarder en face les victimes et les conséquences de ce système

Autour de cette loi, les tensions sont vives dans les milieux militants. « Tout le monde était d’accord sur la nécessité de commémorer l’esclavage, mais il n’y avait pas forcément d’accord sur ce qui devait être commémoré en priorité », explique Ary Gordien. Fallait-il mettre en avant la souffrance des captifs africains ? Penser une condition noire globale ? Ou faire de cette mémoire le ciment d’une revendication indépendantiste ?

Ces débats aboutissent à deux journées nationales distinctes, le 10 et le 23 mai. La première dédiée à la mémoire de la traite, et la seconde à celle des victimes. Mais dans les faits, l’État organise des cérémonies officielles seulement pour l’une d’entre elles. « Il reste plus simple de célébrer l’abolition que de regarder en face les victimes et les conséquences de ce système », tranche Emmanuel Gordien.

Graver les noms dans l’espace public français

Les conséquences de ce système sont bien présentes. Pour Ary Gordien, la société antillaise telle qu’elle existe aujourd’hui porte encore les traces profondes du système colonial et esclavagiste. Aujourd’hui encore, de grands entrepreneurs descendants de colons esclavagistes possèdent une partie importante de l’économie antillaise. « Lors de l’abolition, ce sont les descendants des propriétaires d’esclaves qui ont été indemnisés », rappelle l’anthropologue.

C’est dans ce contexte que le CM98 mène aujourd’hui son combat le plus visible : l’inauguration prochaine d’un mémorial national des victimes de l’esclavage au jardin du Trocadéro à Paris, où seront gravés plus de 215 000 noms d’ancêtres esclaves retrouvés en Guadeloupe, Martinique, Guyane, La Réunion et Saint-Martin. « Ces personnes, qui étaient destinées à disparaître dans l’oubli, existeront désormais pour toujours dans l’espace public français. »

Coralie Chovino

Photo @relaispopulaire

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