L’Afrique entre dans l’ère des nouvelles technologies en apportant avec elle des forces immenses, analyse sœur Katunge, ancienne professeure de théologie sacramentelle. La première est l’abondance des ressources naturelles, qui alimentent l’économie numérique mondiale. La deuxième est la sagesse culturelle qui privilégie les relations plutôt que l’individualisme. La troisième est l’extraordinaire résilience humaine.
par Leonida Katunge*
Léon XIV s’est adressé aux universitaires africains et aux jeunes étudiants de l’Université catholique d’Afrique centrale à Yaoundé, à l’occasion de son voyage apostolique en Afrique. Il leur a lancé un défi qui semblait trompeusement simple: n’ayez pas peur des «choses nouvelles». S’adressant à un continent trop souvent décrit à travers le prisme de la crise, de la dépendance et du sous-développement, le Pape a invité les jeunes Africains à devenir les pionniers d’un nouvel humanisme capable de gérer les complexités de la révolution numérique.
Mais son appel n’était pas une célébration de la technologie en soi. Il s’agissait plutôt d’une invitation au discernement moral. «C’est en effet dans la conscience», a-t-il rappelé, «que s’élabore le discernement moral, grâce auquel nous recherchons librement ce qui est vrai et honnête». Sans une telle formation, la compétence technologique risque de devenir un peu plus qu’une simple adaptation passive aux paradigmes dominants, tandis que la perte de liberté est prise pour du progrès.
À bien y réfléchir, le discours de Yaoundé a anticipé bon nombre des thèmes centraux qui ont ensuite été développés dans Magnifica humanitas en mai 2026. L’encyclique apparaît comme un texte prophétique pour notre époque, car elle aborde trois crises caractéristiques de l’ère numérique.
Derrière le progrès technologique, de nouvelles structures de domination
Tout d’abord, l’encyclique démasque l’émergence de nouvelles structures de domination dissimulées sous le langage du progrès technologique. En évoquant l’intelligence artificielle et les systèmes numériques (n° 173-179), le Pape Léon met en garde contre le fait que les technologies dépourvues d’orientation éthique peuvent reproduire des formes d’exclusion qui s’apparentent à un esclavage moderne. Ceux qui n’ont pas accès à l’infrastructure numérique, à la culture numérique ou à la participation à la gouvernance deviennent invisibles au sein de systèmes qui sont de plus en plus responsables des décisions économiques, politiques et sociales.
Deuxièmement, l’encyclique souligne que le pouvoir technologique est concentré entre les mains d’un petit nombre d’acteurs capables de façonner non seulement les marchés, mais aussi les perceptions de la réalité. Le Pape Léon met en garde contre le fait que les algorithmes, les systèmes de données et les plateformes numériques ne sont jamais neutres. Ils incarnent des intérêts particuliers, des présupposés et des formes de pouvoir qui peuvent, en silence, porter atteinte à la liberté, au débat public et à la participation démocratique.
En troisième lieu, Magnifica humanitas redonne à la dignité humaine la primauté sur le réductionnisme technologique. Dans ses réflexions sur la vérité, le travail et la liberté (n° 131-147), l’encyclique insiste sur le fait que le progrès authentique ne peut se mesurer uniquement à l’aune de l’efficacité, de la productivité ou de l’innovation. Le progrès technologique qui ne sert pas la personne humaine, en particulier les pauvres et les plus vulnérables, cesse d’être un progrès authentique.
La force de l’Afrique à l’ère numérique
Ces mises en garde trouvent un écho profond dans le contexte africain. L’Afrique entre dans l’ère numérique en apportant avec elle des atouts immenses. Le premier est qu’elle regorge de ressources naturelles, qui alimentent de plus en plus l’économie numérique mondiale grâce à l’extraction de minerais stratégiques nécessaires au développement technologique. Le deuxième est qu’elle possède un riche savoir culturel, qui s’exprime à travers des philosophies communes, des traditions orales et des visions éthiques du monde qui privilégient les relations plutôt que l’individualisme. Le troisième est l’extraordinaire résilience humaine: la capacité des communautés à survivre, à s’adapter et à prospérer malgré les difficultés économiques, l’instabilité politique et l’injustice historique.
Cependant, chacun de ces atouts doit faire face à de nouvelles menaces émanant de réseaux invisibles de pouvoir numérique. Les ressources de l’Afrique continuent d’être exploitées, tandis que la création de valeur s’effectue souvent ailleurs. La sagesse culturelle risque d’être marginalisée par des systèmes technologiques conçus selon des principes étrangers. Les relations humaines, qui ont toujours constitué le fondement de la vie sociale africaine, sont érodées par des environnements numériques qui remplacent de plus en plus la rencontre par la simulation, la participation par la consommation et la communauté par des expériences individualisées.
L’avertissement lancé par le Pape à Yaoundé revêt donc une importance particulière. L’intelligence artificielle a la capacité de transformer les relations en interactions fonctionnelles et de créer des bulles numériques qui affaiblissent les liens sociaux. Ces évolutions remettent en cause l’un des principes centraux de la doctrine sociale catholique: la participation. Les êtres humains ne sont pas des consommateurs isolés de technologie, mais des personnes appelées à la communion. L’Église elle-même existe en tant que communauté de relations fondées sur l’amour, la solidarité et la responsabilité mutuelle. Tout système technologique qui affaiblit ces liens menace non seulement la cohésion sociale, mais aussi l’anthropologie même sur laquelle repose la communauté chrétienne
Pour relever ces défis, l’Afrique a besoin non seulement de compétences purement techniques, mais aussi d’un cadre moral clair, capable de guider le développement technologique. S’inspirant du discours du Pape Léon et des traditions philosophiques africaines, le présent article propose trois cadres éthiques pour accueillir Magnifica humanitas dans le contexte africain: l’éthique de la conscience et du discernement, l’éthique de la solidarité relationnelle et l’éthique de l’agir et de l’identité.
L’éthique de la conscience et du discernement
Ce premier cadre découle directement de l’accent mis par le Pape Léon sur le fait que le discernement moral se forme dans la conscience. L’ère numérique confronte les individus à des volumes d’informations sans précédent, à des récits contradictoires et à des réalités sélectionnées par des algorithmes. Dans un tel contexte, la seule maîtrise technique ne suffit pas. Il faut cultiver une conscience capable de distinguer la vérité de la manipulation, la sagesse de l’information et la prospérité humaine de la domination technologique.
Pour l’Afrique, ce contexte exige que les établissements d’enseignement ne se contentent pas de former des professionnels compétents, mais qu’ils forment également des citoyens moralement responsables. Les universités doivent devenir des laboratoires de réflexion éthique, où l’innovation technologique est évaluée en fonction de son impact sur la dignité humaine, la justice et le bien commun. Le discernement permet aux individus et aux sociétés de rester des acteurs du changement technologique plutôt que des objets façonnés par des forces extérieures.
L’éthique de la solidarité relationnelle
Le deuxième cadre s’enracine dans la conviction africaine selon laquelle l’identité d’une personne se construit à travers les relations. La célèbre maxime de l’Ubuntu – «je suis parce que nous sommes» – apporte un contrepoids puissant aux cultures technologiques qui privilégient l’efficacité, l’autonomie individuelle et l’isolement numérique.
Le danger identifié par le Pape Léon est que l’intelligence artificielle puisse progressivement transformer les relations humaines en transactions. Les liens sociaux deviennent fonctionnels. Les communautés deviennent des réseaux. Les personnes deviennent des points de données. Face à cette tendance, la solidarité relationnelle exige que la technologie renforce, au lieu de les affaiblir, les liens d’amour, de participation et de responsabilité mutuelle qui soutiennent à la fois la société et l’Église.
Ce cadre s’inscrit parfaitement dans la lignée de l’importance accordée par la doctrine sociale catholique à la solidarité et à la participation. Les technologies ne devraient pas être évaluées uniquement en fonction de leur rentabilité ou de leur aspect pratique, mais en fonction de leur capacité à approfondir les relations humaines, à renforcer les communautés et à promouvoir l’inclusion. Les systèmes numériques qui engendrent l’isolement, la polarisation et l’exclusion sapent précisément les conditions nécessaires à une véritable prospérité humaine.
L’éthique de l’agir et de l’identité
Le troisième cadre s’inspire d’un proverbe du peuple Igbo du Nigeria: «Ngwere emeghi ihe o jiri bụrụ ngwere, ụmụaka ahụọ ya n’ọkụ», c’est-à-dire «Si un lézard ne se fait pas reconnaître comme tel, les enfants l’attraperont et en feront une soupe épicée».
Dans de nombreux villages africains, les enfants savent qu’un lézard survit en agissant comme un lézard. Il se déplace rapidement, s’agrippe fermement aux surfaces, disparaît dans les fissures et, par ses actions, révèle sa véritable nature. Le danger survient lorsqu’il renonce à sa nature et devient vulnérable aux forces qui déterminent son destin.
Ce proverbe offre un cadre profond pour la réflexion morale à l’ère numérique. Les enfants de l’histoire symbolisent les systèmes de pouvoir extérieurs capables de réduire les autres à l’état d’objets. Le lézard symbolise la capacité de la communauté à se définir elle-même et à agir. La leçon est claire: lorsque les individus et les sociétés ne parviennent pas à affirmer leur identité et à agir, d’autres les définiront en fonction d’intérêts extérieurs.
Non pas de simples consommateurs, mais des participants actifs
Aujourd’hui, l’Afrique est confrontée à un défi similaire. Le continent risque de devenir un simple consommateur de technologies conçues ailleurs, régies par des normes établies ailleurs et évaluées selon des priorités décidées ailleurs. Un tel avenir reproduirait la dépendance numérique même après l’indépendance politique.
Il existe cependant déjà des exemples de résistance. Dans les villes africaines, les mouvements de jeunesse, les innovateurs numériques, les réseaux communautaires et même les chorales de rue informelles, comme celles du Kenya, continuent de créer des espaces où l’identité locale, la créativité et le sentiment d’appartenance à la communauté s’affirment face aux forces de l’homogénéisation. À l’instar du lézard qui survit en restant fidèle à sa nature, ces communautés démontrent que l’action se préserve par la participation active plutôt que par l’adaptation passive.
L’éthique de l’agir et de l’identité exhorte donc l’Afrique à ne pas devenir un simple réceptacle des technologies futures, mais à en être la co-auteure. Elle exige une assurance intellectuelle, une conscience culturelle de soi et un courage moral. Elle insiste sur le fait que les systèmes technologiques doivent respecter la capacité des personnes et des communautés à participer à la construction de leur propre destin.
La technologie ne doit pas être rejetée mais humanisée
Dans cette optique, Magnifica humanitas devient bien plus qu’une mise en garde concernant l’intelligence artificielle. Elle devient une invitation à redécouvrir la magnificence de l’action humaine elle-même. L’encyclique met l’Afrique au défi de ne pas rejeter l’innovation technologique, mais de l’humaniser par la conscience, la solidarité et l’agir. Ce n’est qu’ainsi que le continent pourra éviter de devenir une «soupe épicée» dans un monde numérique de plus en plus façonné par la concentration du pouvoir.
La question à laquelle l’Afrique doit finalement faire face n’est pas de savoir si elle participera à l’avenir numérique. La question la plus profonde est de savoir si l’Afrique contribuera à définir ce que signifie rester pleinement humain dans cet avenir.
*Religieuse des Sœurs de Saint-Joseph, ancienne professeure de théologie sacramentelle à l’Université catholique d’Afrique de l’Est et au Tangaza University College
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