Des attaques coordonnées ont visé, samedi 25 avril, plusieurs villes maliennes, jusqu’à la capitale. L’armée assure que la situation est sous contrôle, mais les informations contradictoires et les combats en cours rendent la situation difficile à évaluer.
« Les événements d’aujourd’hui constituent l’offensive la plus coordonnée observée au Mali ces dernières années », prévient d’emblée Heni Nsaibia, analyste senior pour l’Afrique de l’Ouest au sein d’ACLED dans une première réaction. Selon lui, l’attaque implique à la fois des combattants du Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), affilié à Al-Qaïda, et des rebelles touaregs du Front de libération de l’Azawad (FLA), qui ont visé simultanément des sites hautement stratégiques à Bamako, Kati, Mopti, Sévaré, Gao, Bourem et Kidal. « Ce qui frappe, ce n’est pas seulement l’ampleur de l’offensive, mais aussi le choix des cibles », poursuit-il, évoquant une tentative directe de mise sous pression du cœur du pouvoir.
Bamako s’est réveillée sous les détonations. Dès l’aube, samedi 25 avril, des tirs nourris ont éclaté à proximité de l’aéroport et de plusieurs emprises militaires, tandis que des hélicoptères tournaient au-dessus de la capitale. Autour de la base 101 de Sénou, les échanges de tirs ont rythmé la matinée, par vagues successives.
Au même moment, des attaques étaient signalées dans plusieurs régions du pays : à Kati, ville-garnison aux portes de Bamako et centre névralgique du pouvoir ; à Sévaré et Mopti, au cœur du Mali ; ainsi qu’à Gao, principal bastion militaire dans le nord, et à Kidal, dans l’extrême nord du pays, haut lieu de l’histoire des rébellions touarègues.
Selon l’armée malienne, des unités sont engagées contre des « groupes armés terroristes, non encore identifiés » ayant ciblé des points stratégiques.
À Kati, où se trouve la résidence du chef de la junte, le général Assimi Goïta, les tirs ont été décrits comme « très intenses » par plusieurs témoins. « On est terrés », confie un habitant, évoquant des déflagrations ayant endommagé des habitations.
Pour Heni Nsaibia, la portée de ces attaques dépasse leur dimension militaire immédiate. « Kati et Bamako constituent le cœur du régime, rendant toute avancée dans ces zones particulièrement significative », souligne-t-il. La destruction de la résidence du ministre de la Défense, Sadio Camara, ajoute, selon lui, « une dimension symbolique forte » : « le JNIM s’attaque directement à une figure centrale du pouvoir ».
Dans le nord, les enjeux sont tout aussi cruciaux. Gao reste le principal centre opérationnel de l’armée malienne, tandis que Kidal, ancien bastion rebelle repris fin 2023, incarne la reconquête territoriale mise en avant par les autorités. « Sa perte éventuelle constituerait un revers stratégique majeur », prévient l’analyste.
Au-delà des combats en cours, c’est la cohérence même de l’État malien qui est mise à l’épreuve. « L’extension nationale des attaques suggère une tentative coordonnée de remise en cause de l’autorité de l’État », observe Heni Nsaibia. Et de conclure : « La capacité des forces armées à reprendre le contrôle sera déterminante, non seulement militairement, mais aussi pour la survie du régime ».
Dans un pays marqué par plus d’une décennie de conflit, les parallèles avec la crise de 2012 ressurgissent — même si, à ce stade, l’issue reste incertaine.
Kidal revendiquée par les rebelles touaregs
Dans ce contexte, les rebelles touaregs du Front de libération de l’Azawad (FLA) affirment avoir franchi un cap. Samedi, ils ont revendiqué la prise de Kidal, ville stratégique du nord du Mali, longtemps au cœur des rapports de force entre l’État et les mouvements armés.
Dans un communiqué, le mouvement assure que « la ville de Kidal est passée sous contrôle de nos forces armées ». Son porte-parole précise : « Nos troupes contrôlent l’essentiel de Kidal. Le gouverneur s’est réfugié dans l’ex-camp de la Minusma ». À ce stade, l’armée malienne n’a pas confirmé ces affirmations.
Pour plusieurs observateurs, cette revendication pourrait marquer un tournant. Elle ouvrirait une nouvelle phase du conflit, caractérisée par une recomposition des équilibres militaires dans le nord du pays, où chaque position revêt une portée stratégique et symbolique.
À Bamako, les autorités s’efforcent de reprendre la main. Dans un communiqué distinct, les forces armées maliennes assurent que « la situation est sous contrôle », tout en reconnaissant la poursuite des combats. Elles affirment également que « plusieurs terroristes ont été neutralisés et des équipements détruits ».
Sur le terrain pourtant, la tension reste palpable. Des hélicoptères ont continué de survoler la capitale tout au long de la journée, notamment aux abords de l’aéroport. Près de la base de Sénou, les tirs, d’abord espacés, ont repris par salves plus soutenues, signe de combats encore actifs.
Une capitale déjà éprouvée par des attaques récurrentes
En septembre 2024, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) avait déjà revendiqué une double attaque d’ampleur contre l’aéroport militaire de Bamako et une école de gendarmerie, faisant plus de 70 morts selon des sources sécuritaires.
Face à cette situation encore mouvante, les premières réactions internationales n’ont pas tardé. Dès la matinée, l’ambassade des États-Unis au Mali a appelé ses ressortissants à la plus grande prudence, les invitant à rester à l’abri et à éviter tout déplacement vers les zones concernées « jusqu’à nouvel ordre ». Un message qui, au-delà de sa portée consulaire, traduit l’inquiétude suscitée par une dégradation sécuritaire désormais perceptible au cœur même de la capitale.
L’Union africaine a fait part, à la mi-journée, de sa « vive préoccupation » face à la situation au Mali, le président de la Commission, Mahamoud Ali Youssouf, condamnant sur X les attaques menées contre plusieurs villes du pays.
Une insécurité qui gagne les centres urbains
Si le nord et le centre du Mali restent les épicentres des violences, la multiplication d’attaques simultanées dans plusieurs régions, y compris à Bamako, témoigne d’une extension préoccupante du conflit. Depuis 2012, le pays est confronté à une crise sécuritaire profonde, alimentée par des groupes djihadistes affiliés à Al-Qaïda et à l’organisation État islamique, mais aussi par des milices communautaires et des mouvements indépendantistes.
Longtemps cantonnée aux zones rurales et désertiques, cette violence tend désormais à se rapprocher des centres urbains et des symboles du pouvoir. La capacité de groupes armés à frapper de manière coordonnée dans des villes aussi éloignées que Gao, Kidal ou Bamako souligne leur résilience, malgré les opérations militaires menées ces dernières années.
Une transition militaire fragilisée
Ces événements interviennent dans un contexte politique tendu. Le Mali est dirigé par des militaires depuis les coups d’État de 2020 et 2021, qui ont porté au pouvoir le colonel puis général Assimi Goïta. Initialement engagée à restituer le pouvoir aux civils en mars 2024, la junte a depuis prolongé la transition.
En juillet 2025, un mandat présidentiel de cinq ans renouvelable « autant de fois que nécessaire » a été accordé au chef de l’État, sans calendrier électoral. Parallèlement, les autorités ont dissous les partis politiques et restreint l’espace médiatique, accentuant les critiques sur la dérive autoritaire du régime.
Dans ce contexte, la persistance – voire l’aggravation – de l’insécurité fragilise la légitimité d’un pouvoir qui avait fait de la lutte contre le terrorisme sa priorité.
Un basculement géopolitique sans effet décisif
Sur le plan international, Bamako a opéré un tournant stratégique majeur en rompant avec ses partenaires occidentaux, notamment la France, pour se rapprocher de la Russie. Depuis 2021, le groupe paramilitaire Wagner, devenu depuis 2025 l’« Africa Corps » sous contrôle du ministère russe de la défense, appuie les forces maliennes.
Ce repositionnement s’inscrit dans une dynamique plus large au Sahel, où le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont formé l’Alliance des États du Sahel (AES), revendiquant une ligne souverainiste et une coopération sécuritaire renforcée.
Mais malgré ces nouvelles alliances, les résultats sur le terrain restent limités. Les attaques se poursuivent, et les groupes armés conservent une capacité d’action élevée.
Le Sahel, épicentre mondial des violences
La situation malienne s’inscrit dans une crise régionale plus large. Selon le dernier Indice mondial du terrorisme, le Sahel concentre, pour la troisième année consécutive, près de la moitié des décès liés au terrorisme dans le monde.
En s’installant durablement au pouvoir, la junte avait fait de la sécurité son principal argument. Les attaques du 25 avril rappellent brutalement que cet engagement reste, à ce stade, hors de portée.
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