On vit une époque magique pour la musique africaine

Aujourd’hui, la scène musicale africaine s’est libérée du regard occidental pour s’offrir une liberté artistique totale. L’essor des plateformes numériques a permis de court-circuiter les anciennes capitales coloniales de la musique pour créer un lien direct entre les artistes et le public mondial. Alors, comment se structure cette émancipation vue de l’intérieur par les créateurs ? 

Ecoutez ou lisez l’interview de la DW avec l’artiste béninois Nasty Nesta.

 

DW : Nasty Nesta. Bonjour,

Nasty Nesta : Bonjour.

DW : Autrefois, pour qu’un artiste africain réussisse à l’international, il devait impérativement passer par les studios de Paris ou de Londres.Aujourd’hui, un tube né à Cotonou, explose à Abidjan ou à Lagos sur TikTok et conquiert la planète via le streaming.

En tant qu’artiste, comment vivez-vous cette décentralisation du pouvoir musical ?

Nasty Nesta : Je dis souvent qu’on vit une époque magique, une époque bénie pour la musique africaine qui, grâce à Internet et grâce à la mondialisation, a réussi aujourd’hui à se faire une place sur le marché international sans avoir ce frein que constituait le fait d’être africain ou de venir d’un marché africain.

Burna Boy aujourd’hui, il est nigérian, il sonne pas comme un Américain.On a des artistes comme Tyla qui ne renient pas leurs racines sud-africaines et qui arrivent à se positionner sur des marchés internationaux.

On a les cas de Wizkid, Davido… Pour le moment, ça se ressent beaucoup en Afrique anglophone. Mais l’Afrique francophone aussi n’est pas en reste.

On a des artistes ivoiriens comme Didi B ou comme Fally Ipupa qui remplissent des stades de France. C’est une époque bénie pour la musique africaine et je pense qu’Internet y est pour beaucoup.

  

Global Citizen Festival: Mandela 100 -Wizkid sur scène
Des artistes africains comme Wizkid sont connus à l’international.Image : Michelly Rall/Getty Images for Global Citizen Festival: Mandela 100

DW : Et on a longtemps eu l’impression que la musique africaine devait s’édulcorer ou s’adapter aux oreilles occidentales sous l’étiquette fourre-tout de world music.

Aujourd’hui, l’afrobeat impose ses rythmes, ses langues locales et son authenticité.Est-ce qu’on peut dire que la musique africaine s’est enfin libérée du besoin de validation européenne ?

Nasty Nesta :  Oui et non. Oui, elle s’est libérée parce qu’aujourd’hui, c’est le public qui choisit. Grâce à Internet, il y a toute la frontière ou tout le barrage des maisons de disques, des gens qui jugeaient de… est-ce que cette musique est bonne pour être jouée pour tel marché ou tel marché ?

Aujourd’hui, les artistes sont en contact direct avec leur public. Donc il y a un filtre qui avait qu’il n’y a plus. Donc aujourd’hui, c’est totalement objectif.

Si ta musique plaît au public, elle a toutes les chances de pouvoir dépasser les frontières de l’Afrique et de conquérir le monde.

Mais non, parce que pour pouvoir monétiser cette musique-là, on n’a pas encore de plateforme africaine qui permette de pouvoir monétiser vraiment ces plateformes.

Et même il y a un système d’inégalités. On ressent une inégalité en termes de perception de revenus sur les différentes plateformes.

DW : Mais si l’émancipation artistique est acquise, le modèle économique lui pose question. On observe aujourd’hui, et vous l’avez évoqué tout à l’heure, on observe une disparité technique majeure, la rémunération par écoute sur les plateformes et réseaux sociaux est nettement plus faible pour les flux générés en Afrique qu’en Europe ou aux États-Unis. En clair, à nombre de vues égal, un artiste basé sur le continent gagne beaucoup moins qu’un artiste installé en Occident.

Alors face à cette réalité, comment s’en sort-on ? Le prochain grand combat de votre génération n’est-il pas d’exiger une justice tarifaire des algorithmes ou de bâtir des infrastructures industrielles 100 % africaines ?

 Nasty Nesta : Oui, je ne crois pas beaucoup en demander une justice parce que ces plateformes-là, elles appartiennent à l’Occident, c’est leur plateforme, c’est eux qui les ont mises en place et les règles, c’est eux qui les dictent. Est-ce que vous savez que sur YouTube, par exemple, il y a des marchés comme le Bénin, le Togo, la Côte d’Ivoire qui est un très gros marché, une plaque tournante de la musique où vous avez beau faire des millions de vues, vous ne gagnez pas d’argent.

C’est juste pas monétisé dans notre environnement.En Afrique francophone, il n’y a que le Sénégal qui monétise les vues de ces artistes sur ces plateformes-là.

Un artiste lors d'un concert
La monétisation des productions africaines sur les plateformes d’écoute reste un grand défi.Image : DW

Donc ça veut dire qu’il y a un vrai combat à mener, malheureusement pas au niveau artistique, mais au niveau politique, au niveau institutionnel parce que ce sont les institutions qui permettent que ces plateformes-là viennent gagner du business : Parce que ces plateformes vivent de l’attention, des vues, des connexions de nos populations sur ces réseaux-là.

Donc à qui est-ce que revient la charge de réparer cette inégalité-là ? Je pense que c’est aux institutions et également aux créateurs de solutions, tous ces ingénieurs, tous ceux qui peuvent créer des plateformes qui vont permettre de générer du business et de générer des revenus.

Je pense qu’il y a un grand marché, là, pour l’industrie musicale africaine, mais là ça va être au niveau technologique.

Il faut qu’on ait notre souveraineté technologique pour nous aussi prendre part à ce grand marché qu’est Internet parce que nous avons notre population qui consomme.La discussion est à ce niveau-là.

DW : Merci Nesta.

 Nasty Nesta : Je vous remercie.

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