Pourquoi l’immigration ne paiera pas nos retraites – Hexagone

Analyse de Philippe Lemoine, directeur de la recherche de l’observatoire Hexagone, et chercheur affilié à l’université de Georgetown

Le vieillissement de la population est l’une des tendances marquantes du XXIe siècle en Europe. Alors que les plus de 65 ans représentaient 15% de la population des pays de l’actuelle Union Européenne en l’an 2000, cette proportion est désormais de 20% et devrait continuer à s’accroître dans les prochaines décennies… La France ne fait pas exception.

Les équilibres économiques de nos systèmes sociaux sont bouleversés par ce phénomène. Ainsi, les plus de 60 ans représentent 28% de la population du pays, mais au moins 55% de la dépense sociale. Ils bénéficient en premier lieu de notre système de retraite par répartition, financé par les actifs. Alors qu’en 1945, on comptait 6,1 personnes d’âge « actif » (15-64 ans) pour une seule personne de plus de 65 ans, nous sommes tombés à seulement 3,1 actifs aujourd’hui, et la baisse devrait se poursuivre dans les décennies à venir pour atteindre environ 2,5 en 2050, si les tendances démographiques actuelles se prolongent. Ce ratio, appelé « ratio de soutien des personnes âgées » est une métrique cruciale dans la planification et le pilotage de nos économies européennes.

Alors qu’il a tendance à irrémédiablement se dégrader, une tentation émerge dans le débat public, celle de recourir à l’immigration. A première vue, l’idée est séduisante : accueillir des immigrés relativement jeunes pourrait permettre de rééquilibrer le ratio de soutien en élargissant le nombre de cotisants par retraité. Cette intuition ne survit pas à un calcul plus approfondi.

L’enjeu est le suivant : en maintenant notre solde migratoire à son niveau moyen des 15 dernières années, pourtant historiquement élevé, notre ratio de soutien tombe à 2,5 en 2050. Et cette trajectoire inquiétante est beaucoup moins sensible à l’immigration qu’on ne le croit.

Premièrement, si nous voulions nous appuyer sur l’immigration pour neutraliser le vieillissement de la population et avoir en 2050 un ratio de soutien égal à 3, comme aujourd’hui, le nombre de personnes à accueillir dépasserait l’entendement. Il faudrait ainsi augmenter notre solde migratoire non pas de 30%, ni même de 50%, mais de… 250%. A l’heure où, d’un sondage à l’autre, on observe qu’environ 70% des Français trouvent qu’il y a déjà aujourd’hui trop d’immigration, multiplier cette dernière par 3,5 semble irréaliste. On parle tout de même d’une augmentation du solde migratoire d’environ un demi-million de personnes par an. Et il ne s’agirait pas d’une hausse ponctuelle : le flux devrait se maintenir à ce niveau hors-norme chaque année sur une période indéfinie.

Deuxièmement, dans un scénario à l’extrême opposé, le ratio de soutien ne serait que faiblement modifié. En effet, dans un scénario théorique où le solde migratoire tomberait subitement à zéro et s’y maintiendrait sur les prochaines décennies, le ratio de soutien en 2050 reculerait de 2,5 (dans le scénario de stabilisation de notre immigration) à 2,32. Un écart de 7% qui reste très modeste par rapport à l’ampleur de l’effet du vieillissement. Pour le dire autrement, le niveau d’immigration que nous connaissons aujourd’hui, bien que jugé excessif par la grande majorité de la population, n’exerce qu’une influence très limitée sur le ratio de soutien des personnes âgées, par rapport à un scénario théorique sans immigration.La situation observée en France n’a rien d’exceptionnel. Le même exercice pour différents pays européens, en utilisant à nouveau des projections démographiques par la méthode des composantes, donne des tendances similaires.

À part au Luxembourg, où l’immigration est à un niveau anormalement élevé du fait de la taille du pays, on observe une assez grande variation de l’impact de l’immigration mais celle-ci ne suffit à empêcher le vieillissement nulle part et l’effet reste limité partout. Dit autrement, compter sur l’immigration pour neutraliser l’effet du vieillissement revient à faire exploser le solde migratoire dans des proportions inédites, quel que soit le pays. En Italie, l’immigration nette devrait être multipliée par 6. En Espagne, par 10. Gardons à l’esprit qu’on ne décrit pas ici un pic d’afflux d’immigrés, mais un rythme annuel qu’il s’agirait de maintenir pendant des décennies.

Un tel scénario est évidemment irréaliste.Compte tenu de l’hostilité de l’opinion publique vis-à-vis d’une hausse de l’afflux d’immigrés, on peut douter de l’idée que l’impact de l’immigration sur le ratio de soutien en Europe sera supérieur à 25% d’ici à 2050. Cette proportion n’aura qu’un effet très limité sur le vieillissement et n’empêchera pas les Européens de devoir faire des choix difficiles pour s’y adapter.

L’idée que « l’immigration paiera nos retraites » est donc non seulement fausse, mais elle est aussi nuisible à la réforme et à la planification de nos politiques sociales. Notre système de retraite, déjà déséquilibré aujourd’hui, devra être impérativement réformé. Cessons de nous bercer d’illusions et acceptons de regarder enfin la réalité en face.

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