Promesse de richesses, quotidien romantisé et vidéos volées de militaires français : comment TikTok devient la vitrine de l’orpaillage illégal en Guyane

« C’est donc ça lutter alors ?« , s’interroge une internaute. Elle réagit à une vidéo publiée sur TikTok le 30 juin dernier, dans laquelle des militaires français semblent regarder le seizième de finale de coupe du monde Brésil-Japon, entourés de garimpeiros.

Interrogées, les Forces armées en Guyane assurent que ces images ont été tournées dans le cadre d’une mission d’immersion menée avec un chercheur du CNRS.

« Cette mission s’inscrit dans une convention de coopération conclue en 2015 entre les FAG et le CNRS afin de mieux comprendre et documenter le phénomène de l’orpaillage illégal. La méthodologie retenue repose sur une immersion du chercheur auprès des orpailleurs, les forces armées assurant exclusivement sa sécurité durant ses travaux de terrain »

Force armées en Guyane (FAG)

La séquence, largement relayée sur les réseaux sociaux, semble avoir été filmée dans une “courtelle”, un point d’appui utilisé par les orpailleurs clandestins pour se ravitailler, consommer de l’alcool ou fréquenter des prostituées. “En général, ces lieux sont stratégiquement implantés à proximité des chantiers clandestins”, explique un opérateur minier que nous avons contacté.

Elle illustre un phénomène devenu monnaie courante :  l’utilisation de TikTok par les garimpeiros comme un outil de communication. Contacté par Guyane la 1ère, François-Michel Le Tourneau, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de l’orpaillage illégal en Guyane, explique que cette pratique est avant tout une mise en scène du quotidien, “un phénomène que l’on retrouve dans l’ensemble de la société contemporaine.

« Une dimension plus spécifique est la valorisation de l’aventure. La vie en forêt, les déplacements en pirogue, l’impression de vivre une existence hors du commun plutôt qu’une vie ordinaire : c’est cet imaginaire qui est mis en avant et qui participe à l’attractivité du garimpero »

François-Michel Le Tourneau, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de l’orpaillage illégal en Guyane

WhatsApp et Starlink : mutation des pratiques

Ces dernières années, François-Michel Le Tourneau a observé une explosion de l’utilisation des réseaux sociaux chez les garimpeiros, en particulier de WhatsApp. “WhatsApp a progressivement remplacé les anciennes radios, aussi bien pour les communications de longue distance avec les bases arrière et les proches que pour les échanges immédiats entre les différents sites d’exploitation.”

Cet outil est devenu essentiel pour coordonner les équipes, notamment afin d’alerter les autres chantiers en cas d’interventions des forces de l’ordre. Cette communication permanente s’est développée avec la diffusion des antennes Starlink, qui permettent d’accéder à Internet au cœur de la forêt.  “On peut avoir une antenne Starlink sur un campement et une autre sur le chantier lui-même, ce qui permet de maintenir une communication permanente”, explique le géographe.

Les groupes WhatsApp jouent également un rôle central dans l’organisation logistique. Depuis les courtelles, il est désormais possible de commander du matériel ou des repas, ensuite livrés directement sur les chantiers pour les ouvriers.

TikTok, une vitrine du mode de vie “garimpeiro”

Sur TikTok, les hashtags #GuianaFrancesa et #GarimpoDaFrança inondent la plateforme par centaines. De nombreux garimpeiros publient régulièrement des vidéos dans lesquelles ils romantisent leur quotidien, vantent les revenus tirés des sites illégaux, au mépris des conséquences environnementales et sanitaires de leur exploitation.

« Pov : on dit que les opérations minières en Guyane française sont néfastes, mais je doute que d’autres sites miniers paient un cuisinier plus de 30 000 par mois.« , écrit une utilisatrice en description de sa vidéo. En commentaire, un internaute renchérit : « Les mines de France sont meilleures pour gagner de l’argent« 

Cette promesse d’enrichissement alimente l’attractivité des sites clandestins. Dans une autre vidéo, publiée le 29 avril, une jeune Brésilienne enchaîne des images de passeport, d’aéroport puis de liasses de billets. La légende résume son projet : « Moi, plaquant tout pour devenir cuisinière à la mine« , écrit-elle.

Mais il ne s’agit pas pour autant d’un moyen de recrutement à part entière selon François-Michel Le Tourneau : “Le recrutement repose davantage sur le bouche-à-oreille et les réseaux personnels, explique-t-il. Les publications rendent certes cette activité plus visible, elles  peuvent contribuer à son attractivité, mais elles ne constituent pas un outil de recrutement direct, ne serait-ce que parce que le garimpo n’organise pas un recrutement centralisé, ce sont les individus qui décident de se lancer dans cette activité parce qu’ils la pensent lucrative.

Des vidéos qui tournent en dérision les autorités françaises

Au-delà de la glorification du quotidien sur les sites, plusieurs vidéos affichent ouvertement leur mépris des forces de l’ordre françaises. Dans l’une d’elles, un garimpeiro est hilare dans une course-poursuite en pirogue. Il écrit : »Après qu’ils aient arrêté quelqu’un, la police française essaie de m’arrêter mdr.« 

Mais dans ce jeu du chat et de la souris, les garimpeiros restent la proie : de nombreux TikTok témoignent des coups portés par l’armée à leurs activités. « Quand on me demande pourquoi nous fuyons la police sur le site minier… c’est une question de perte financière. », écrit une garimpeira.

Des pertes qui n’empêchent pas leur retour sur place. Dans cette vidéo aux allures de vlog, l’autrice montre comment elle reconstruit son carbet après le passage des forces de l’ordre.

Sur certaines capsules ou dans certains commentaires, des garimpeiros n’hésitent pas à révéler le lieu de leur campement ou du site. “Sentier des Américains”, écrit une utilisatrice. “Abounami”, commente un autre. 

Ce qui pourrait être considéré comme une prise de risque vis à vis des gendarmes, n’en est pas véritablement une selon François-Michel Le Tourneau : “À l’inverse du narcotrafic, les garimpeiros sont profondément convaincus que leur activité n’est pas moralement répréhensible. Beaucoup estiment être victimes d’une répression injuste et se considèrent comme des travailleurs qui créent de la richesse”, confie-t-il.

« Cette perception explique qu’ils n’hésitent pas à apparaître à visage découvert ou à diffuser des images de leur quotidien. Ils ne considèrent pas qu’ils aient quelque chose à cacher. D’ailleurs, localiser les sites d’exploitation n’est pas le principal problème : les autorités savent généralement où ils se trouvent puisque les zones aurifères sont connues »

François-Michel Le Tourneau

Une réalité bien plus violente

Derrière ces vidéos aux allures de promotion, la réalité est beaucoup plus violente. Les affrontements liés à l’orpaillage illégal ont déjà coûté la vie à plusieurs garimpeiros, comme la tuerie de Dorlin en mars 2022. Plusieurs militaires français engagés dans la LCOI ont aussi perdu la vie, à Dorlin en 2012 ou plus récemment à Camopi, avec la mort de Guy Barcarel en 2023. 

L’ampleur du phénomène reste considérable. Au début de l’année 2026, un survol réalisé par les agents du Parc amazonien de Guyane avait permis de recenser 189 chantiers d’orpaillage illégal dans cette zone protégée, un niveau inédit. Ces activités créent une insécurité sanitaire et alimentaire persistante pour les communautés autochtones de l’Oyapock et du Maroni depuis plusieurs décennies.

Entretien avec François-Michel Le Tourneau à voir ci-dessous.

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