« Le gel des agréments bloque la formalisation de 200 bureaux d’achats et développe les circuits illicites de commercialisation de l’or et du diamant »
La suspension de la délivrance et du renouvellement de certains agréments de commercialisation de l’or et du diamant par la Société nationale des Mines (SONAMINES) suscite des tensions avec le Syndicat national des promoteurs des bureaux d’achats des diamants, de l’or et des orpailleurs du Cameroun (SYNAPROBADIOCAM). Le syndicat conteste les fondements juridiques de cette décision et soulève des questions de concurrence ainsi que de gouvernance de la filière. Alors que les syndicalistes envisagent de saisir les autorités compétentes, ce différend met en lumière les défis de la formalisation du secteur minier artisanal.
Après le directeur général de la SONAMINES, le 8 juin 2026, c’est au tour du président du SYNAPROBADIOCAM de livrer son analyse de la situation.
Propos recueillis par Bernard BANGDA
Financial Afrik : Depuis quand observez-vous ces refus de délivrance ou de renouvellement d’agréments par la SONAMINES, et quelles sont les raisons avancées par la SONAMINES SA pour les justifier ?
Ousmanou Aladji Hamadou : Nous observons cette situation d’attente et de latence depuis la mise en œuvre progressive du nouveau cadre législatif et réglementaire, issu de la loi n° 2023/014 du 19 décembre 2023 portant Code minier et, plus récemment, du décret n° 2024/05251/PM du 19 novembre 2024. La raison principale réside, à notre sens, dans une divergence d’interprétation juridique des textes quant au rôle et aux prérogatives de chaque acteur sur le marché de l’or et des substances précieuses.
D’un côté, la SONAMINES s’appuie sur la mission d’achat pour le compte de l’État qui lui est confiée par l’article 4, alinéa 2, de son décret de création, en estimant devoir exercer une exclusivité par voie réglementaire. De l’autre, notre lecture s’adosse au cadre réglementaire supérieur adopté par le gouvernement. Notamment l’article 1er, alinéa 2, du Code minier de 2023, qui dispose expressément que la loi vise à encourager et à promouvoir les investissements privés dans le secteur ; ensuite, l’article 154 du même texte, qui consacre la liberté d’organisation de l’entreprise et la libre circulation des produits ; enfin, le décret n° 2024/05251/PM, notamment ses articles 2, 9 alinéa 2 et 15, consacre explicitement l’existence et les droits d’exercice des comptoirs de commercialisation et des collecteurs privés, tout en garantissant aux artisans miniers le libre choix de vendre à la SONAMINES, aux comptoirs ou aux collecteurs agréés.
Il s’agit donc essentiellement d’un besoin d’harmonisation dans l’interprétation des textes. Nous rappelons également que, conformément à l’article 3 du Code minier, la compétence d’attribuer et d’instruire les agréments relève du ministère des Mines, de l’Industrie et du Développement technologique (MINMIDT). La SONAMINES et les comptoirs privés ne sont pas en opposition, mais s’inscrivent dans une complémentarité nécessaire pour l’encadrement global du secteur.
Lors des négociations avec la SONAMINES, qui n’ont pas abouti, que proposiez-vous et sur quel point le dialogue s’est-il rompu ?
Nous ne parlons pas de rupture du dialogue, mais plutôt d’une étape de concertation qui nécessite d’être finalisée et concrétisée. Le SYNAPROBADIOCAM a toujours fait preuve d’une totale disponibilité pour bâtir un partenariat solide et transparent avec la SONAMINES.
Lors des séances de travail conjointes, nous avons fourni l’ensemble des données opérationnelles sollicitées par la SONAMINES concernant nos effectifs et les capacités de nos membres sur le terrain. Pour aller plus loin et sécuriser cette collaboration, nous avons formellement transmis à la direction générale de la SONAMINES un projet de mémorandum d’entente (MoU). Ce document-cadre avait pour objectif de fixer une méthodologie de travail commune, de clarifier les procédures de traçabilité et d’harmoniser nos actions sur le terrain.
Les points d’achoppement portent principalement sur l’équilibre économique des engagements de terrain, notamment certaines contraintes liées aux objectifs de livraison hebdomadaires, aux taux de décote et aux modalités de paiement, ainsi que sur la réaffirmation du rôle légal des comptoirs privés.
Le SYNAPROBADIOCAM reste pleinement ouvert et prêt à reprendre ces échanges pour signer ce MoU, car nous sommes convaincus que la coordination entre l’opérateur public et la corporation privée constitue la clé de voûte de la maîtrise des flux d’or au Cameroun.
Concrètement, quel est l’impact de ce blocage sur l’activité et les revenus de vos membres sur le terrain ?
L’impact principal se traduit par une forme d’incertitude opérationnelle qui fragilise la chaîne de valeur et freine l’effort collectif d’assainissement entrepris par l’État.
Pour nos membres, soit plus de 200 entreprises de commercialisation ayant constitué leurs dossiers conformément aux exigences fiscales et administratives, l’absence de formalisation finale ralentit leur intégration complète dans le circuit formel. Cela affecte leur trésorerie et crée une vulnérabilité sur le terrain lors des contrôles routiers et sécuritaires, faute de possession des titres définitifs.
Mais au-delà de nos membres, c’est l’économie nationale qui pâtit de cette attente. L’État a besoin de l’ensemble des acteurs formels pour assurer une traçabilité intégrale et maximiser la collecte des recettes fiscales — impôt sur les sociétés, acomptes et droits de sortie — prévues par le Code général des impôts. De plus, le gel temporaire de ces agréments retarde la création de près de 500 emplois directs et de 1 500 emplois indirects, principalement destinés à de jeunes entrepreneurs nationaux dans les régions minières de l’Est, de l’Adamaoua et du Nord.
Qu’attendez-vous du Conseil national de la concurrence, dont vous annoncez la saisine ?
Effectivement, nous estimons aujourd’hui que la saisine du Conseil national de la concurrence n’est plus la voie prioritaire ni nécessaire. Le contexte a évolué et nous privilégions fermement la voie du dialogue institutionnel direct et constructif entre la SONAMINES et le SYNAPROBADIOCAM.
Notre démarche s’inscrit pleinement dans la recherche de solutions concertées. La SONAMINES, en tant que bras séculier de l’État, et les comptoirs de commercialisation privés formels sont des partenaires naturels et complémentaires. Le cadre légal et réglementaire fixé par le Code minier de 2023 et le décret du Premier ministre de 2024 offre des bases suffisamment claires pour nous permettre de trouver un terrain d’entente.
Nous croyons sincèrement qu’une séance de travail sereine autour du projet de MoU que nous avons soumis permettra d’harmoniser nos compréhensions des textes, de lever les incompréhensions et de désamorcer définitivement les tensions. C’est par la concertation interne et la collaboration franche que nous réussirons ensemble à assurer la traçabilité des produits miniers et à assainir la filière, au profit du Trésor public et de l’économie nationale.
Si la situation ne se débloque pas, quelles actions envisagez-vous pour la suite ?
Le SYNAPROBADIOCAM privilégiera toujours la voie de la concertation républicaine, du dialogue technique et du strict respect des lois. Notre ambition est d’être une force d’accompagnement et de proposition pour le gouvernement, le MINMIDT, le ministère des Finances — notamment la Direction générale des impôts et celle des Douanes — ainsi que pour la SONAMINES.
Confiance, partenariat et vision partagée guident notre démarche auprès de l’État, qui a besoin de tous ses fils et de tous ses acteurs pour assainir la filière, éradiquer le secteur informel et assécher les circuits clandestins. Le même État a besoin d’une SONAMINES forte, appuyée par des comptoirs privés agréés et responsabilisés sur le terrain.
Nous prônons une réussite commune fondée sur la SONAMINES, dont la réussite des missions est celle de toute la filière minière. L’atteinte de ses objectifs de structuration et de valorisation améliore concrètement le vécu des comptoirs privés, des collecteurs et des artisans miniers, qui prospéreront dans un cadre sécurisé.
Enfin, il y a urgence à formaliser les activités des promoteurs privés. Il s’agit de soutenir la jeunesse entrepreneuriale camerounaise, de consolider les recettes du Trésor public et de renforcer la sécurité dans nos zones transfrontalières.
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