Suppression du visa de court séjour pour les Brésiliens en Guyane : une mesure attendue, 30 ans après le premier accord de coopération transfrontalière France-Brésil
Depuis le 31 juillet, les Brésiliens peuvent se rendre en Guyane sans visa, à condition que le séjour ne dépasse pas les 30 jours, de justifier d’une assurance, d’un hébergement et qu’il ne s’agisse pas d’un déplacement à des fins commerciales.
Cette mesure, qui sera expérimentée pendant six mois, fait partie du Plan d’action pour l’approfondissement de la coopération bilatérale franco-brésilienne en matière de sécurité publique, signé le 1ᵉʳ juillet dernier par le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot, et son homologue brésilien Mauro Vieira.
Une nouvelle étape, particulièrement symbolique, de la coopération transfrontalière France-Brésil, 30 ans après la signature du premier accord en la matière.
Le 28 mai 1996, alors que le Président français Jacques Chirac recevait le président brésilien Fernando Henrique Cardoso, le premier accord-cadre de coopération franco-brésilien était signé. C’est cet accord-cadre qui autorise la coopération transfrontalière entre la Guyane et son voisin, l’Amapá.
La coopération France-Brésil avant l’accord de 1996
Dans sa thèse, Stéphane Granger, docteur en géographie, spécialiste de la question, rappelle les tentatives et les débuts de coopération lancées avant 1996 : « il existait déjà, au niveau national, une coopération militaire : l’Armée de l’Air basée en Guyane effectue chaque année de nombreux essais avec l’Armée brésilienne. D’autre part, des commissions transfrontalières existaient depuis 1984, menées par le Préfet de Guyane avec des élus guyanais et brésiliens, afin de régler les problèmes aux frontières comme l’immigration clandestine. Les contacts officiels existaient donc, la France ayant perçu depuis longtemps qu’elle ne réglerait le problème de l’immigration qu’avec les pays concernés »
En juin 1991, le président de région Georges Othily a signé un protocole d’accord et d’intention de coopération avec le gouverneur de l’Amapá mais « les différences de compétences et de statuts allaient (…) passablement gêner l’amélioration des relations entre ces ensembles régionaux ».
Enfin, en 1992, la Chambre de commerce et d’industrie de la Guyane (CCIG) et la Fédération des Industries de l’État du Pará ont signé un protocole d’intention de coopération.
L’espoir « d’en finir avec l’exclusif colonial »
A la tête de la Région Guyane depuis 1992, Antoine Karam se rappelle de sa conviction qu’il fallait « en finir avec l’exclusif colonial dans la relation entre la France et la Guyane, c’est-à-dire traverser l’Atlantique, envoyer des produits, etc, et que la Guyane était sud-américaine, amazonienne et qu’elle avait, elle aussi, le droit et la possibilité d’échanger, dans le cadre de rapports durables, commerciaux, économiques, politiques, humains, avec ses voisins, et particulièrement le géant brésilien et l’état d’Amapá. »
Cette « quête identitaire » rejoint les intérêts de la France qui fait face aux limites des contrôles et de la répression face aux flux migratoires, à l’exploitation et l’exportation illégale d’or et de devises, explique Stéphane Granger, lors d’une conférence donnée dans le cadre du colloque international sur les Guyanes en juin dernier à l’Université.
Enfin, la Guyane comme l’Amapa sont deux territoires « conscients d’un même isolement géographique », « deux périphéries de leur ensemble national », comme l’indique Stéphane Granger.
En 1996, l’accord cadre France-Brésil prévoit donc un protocole de coopération entre la Guyane et l’Amapa. Ce dernier sera signé le 13 juin 1996, se souvient Antoine Karam : « nous étions à Macapá une forte délégation guyanaise, nous avons signé cet accord, prenant pour principe que le temps était venu que l’on puisse coopérer de façon sérieuse et responsable. »
« Ce qui a permis cela, c’est la francophilie du gouverneur de l’Etat d’Amapá, Juan Capiberibe, francophile et francophone, et Antoine Karam, président de la Région, qui était dans cette quête identitaire. Et au niveau national, un président brésilien, Cardoso, qui a vécu et travaillé en France et un président Chirac, particulièrement intéressé par l’Outre-Mer, et qui était venu plusieurs fois en Guyane. »
Stéphane Granger, docteur en géographie, professeur agrégé d’Histoire-géographie, associé au laboratoire MINEA de l’Université de Guyane
L’année suivante, en septembre 1997, une délégation guyanaise se rend à Brasilia pour les premiers travaux de coopération transfrontalière. Le député Léon Bertrand affichait à l’époque sa confiance dans cette coopération naissante : « les Brésiliens sentent aussi leur intérêt. C’est pour ça que je crois que les choses iront très vite. Nous sommes dans la mondialisation de l’économie, et par conséquent, ils savent très bien qu’ils ont intérêt, dans un rapprochement Mercosur – Union européenne, de jouer une carte très forte. Amapá et Guyane leur donne cette possibilité. »
Le reportage de Renaud Terrazzoni sur les premiers travaux de coopération transfrontalière, en septembre 1997 à Brasilia :
Le pont de l’Oyapock, symbole d’une coopération aux enjeux discordants
Le 25 novembre 1997, les présidents français et brésilien se retrouvèrent à Saint-Georges de l’Oyapock. C’est à l’occasion de cette rencontre que Jacques Chirac annonce la construction d’un pont sur l’Oyapock.
« Le pont, c’est parti d’une blague. Lorsque l’on attendait Henrique Cardoso dans le restaurant de Mme Modestine, Chirac nous dit « qu’est-ce que je pourrais annoncer publiquement, officiellement, à mon homologue Cardoso pour renforcer les relations entre la France et le Brésil, et la Guyane et l’Etat d’Amapá ? Alors, je lui dis, j’ai toujours eu un rêve, c’est de traverser toute la transamazonienne et d’arriver jusqu’à la terre de feu en Argentine en 4×4, mais on ne peut pas traverser, c’est compliqué. Chirac dit : je vais leur annoncer la construction d’un pont financé à la fois par l’Etat français et par le Brésil. »
Antoine Karam, président de la Région Guyane de 1992 à 2010
Au moment de cette annonce, la route nationale s’arrête à Régina. Les 88 kilomètres manquants jusqu’à Saint-Georges ne seront ouverts qu’en 2003. Quant au pont, véritable symbole des relations franco-brésiliennes, il sera achevé en 2011, mais ne sera inauguré et ouvert à la circulation qu’en 2017.
Au-delà du symbole, la coopération transfrontalière se matérialise dans la tenue de commissions mixtes transfrontalières qui ont lieu chaque année alternativement en Guyane et en Amapá. Depuis décembre 2012, il existe également un Conseil du Fleuve sur l’Oyapock, instance locale consultative.
« Cette coopération institutionnelle, elle est officiellement dominée par l’Etat et on voit dans l’accord-cadre que les représentants des collectivités locales PEUVENT être associés à ces travaux, ce qui veut dire que ce n’est pas forcément obligatoire. »
Stéphane Granger, docteur en géographie, professeur agrégé d’Histoire-géographie, associé au laboratoire MINEA de l’Université de Guyane
Lors de ces commissions mixtes transfrontalières, sont abordés tous les domaines de la coopération : la sécurité et la justice avec la lutte contre l’orpaillage illégal, la pêche illicite et les trafics à la frontière, les échanges économiques, les transports, la santé, l’éducation ou encore la culture.
Cette commission mixte transfrontalière aurait dû se tenir en juin dernier à Macapá.
« Pour protester contre le non-accomplissement par la France de la promesse de supprimer le visa d’entrée en Guyane pour les Brésiliens, et bien le Brésil, pour le moment, n’organise pas la commission mixte transfrontalière, ni le conseil du fleuve. Nous sommes donc bien avec un problème de blocage institutionnel dû à des différences d’enjeux de la part des différents acteurs », expliquait Stéphane Granger lors de sa conférence donnée en juin dernier.
En effet, depuis la signature de l’accord-cadre de 1996, le visa n’est plus nécessaire pour les Français voyageant au Brésil, et pour les Brésiliens qui se rendent en France métropolitaine. Une exception a été maintenue pour les Brésiliens souhaitant se rendre en Guyane. « On a tenté pour les visas. On a considéré qu’il était anormal que les Guyanais rentrent au Brésil sans visa et que pour rentrer en Guyane il fallait aller chercher un visa jusqu’à Brasilia donc ça facilitait l’immigration clandestine », se rappelle Antoine Karam.
En 2023, en réponse à une question du député Oliver Cadic, le gouvernement justifiait cette exception par deux raisons :
- Près de 60 % des presque 10 000 mesures d’éloignement exécutées en Guyane en 2022 concernent des ressortissants brésiliens, dont la présence irrégulière sur le territoire en Guyane est souvent liée à la problématique de l’orpaillage illégal et soulève des problèmes de sécurité ;
- Une très forte progression de la demande d’asile en Guyane émanant de personnes – de nationalités afghane, syrienne et marocaine – en provenance du Brésil, où elles ont pu se rendre aisément du fait d’exemptions de visas consenties par les autorités brésiliennes à certaines nationalités, ou « visas humanitaires » délivrés par le Brésil.
Régler cette question du détournement de ces visas humanitaires a donc été posé comme un préalable à l’examen d’une possible exemption de visas pour les ressortissants brésiliens souhaitant se rendre en Guyane. Dans la balance, il y avait également la signature d’un accord sur le transfèrement dans leur pays des détenus brésiliens incarcérés au centre pénitentiaire de Rémire-Montjoly.
Depuis le 31 juillet, la France a donc levé l’obligation de visa pour nos voisins, pour une durée de 6 mois. Une mesure attendue depuis le premier accord de coopération France-Brésil signé il y a trente ans.
Quant à la prochaine commission mixte transfrontalière, elle devrait être organisée après les élections générales brésiliennes d’octobre 2026.
Crédit: Lien source