Attouchements, intimidations, humiliations… Les « violences systémiques » dans les prisons ultrasécurisées de Darmanin épinglées par un rapport
La privation des libertés à grande échelle souhaitée par Gérald Darmanin revient à une « violation grave des droits fondamentaux ». Tandis que le ministre de la Justice prophétise l’émergence d’une criminalité organisée française digne des cartels mexicains et de la mafia italienne, la Contrôleure générale des lieux de privation de liberté (CGLPL) pointe le concret de sa politique carcéro-industrielle : une multiplication des « violences systémiques ».
Du 4 au 7 mai, Dominique Simonnot et six contrôleurs ont réalisé une visite surprise du quartier de lutte contre la criminalité organisée (QLCO), mis sur pied en novembre 2025 au sein de la prison de haute sécurité de Condé-sur-Sarthe (Orne). Face à la « violation des droits fondamentaux des personnes privées de liberté », la contrôleuse générale a décidé de rendre « immédiatement public le contenu des observations » adressées jeudi 9 juin au ministre de la Justice.
Isoler les détenus
« Il ressort des constats effectués et des témoignages reçus – tant de personnes détenues que de professionnels et intervenants – que des violences systémiques sont commises sur des détenus par des membres du personnel pénitentiaire de détention », estime ainsi Dominique Simonnot dans son rapport, où les « recommandations en urgence » se multiplient.
Ces quartiers ultrasécurisés ont été imaginés par l’administration pénitentiaire – sous l’impulsion de l’ex-ministre de l’Intérieur – pour isoler des détenus impliqués dans la criminalité organisée ou le trafic de stupéfiants. Gérald Darmanin a à peine attendu que les premiers établissements en soient dotés pour annoncer son intention de reproduire le projet dans les prisons d’Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), de Réau (Seine-et-Marne) et de Valence. La prison construite à Saint-Laurent-du-Maroni (Guyane), pour 2029, devrait aussi être concernée.
Au moment de l’inspection surprise de la CGLPL, 38 détenus étaient incarcérés dans ce quartier ultrasécurisé de la prison de Condé-sur-Sarthe. Première mesure sécuritaire remarquée par la Contrôleure générale : les agents du QLCO, comme du quartier d’isolement ou de l’équipe locale de sécurité pénitentiaire (ELSP), sont en permanence cagoulés. De quoi empêcher les détenus « d’identifier les agents fautifs » de violences et instaurer un « sentiment d’impunité », relève-t-elle dans son rapport.
Or, il est clair pour la CGPL que certaines pratiques des surveillants relèvent « d’une logique d’intimidation et d’abus de pouvoir ». Les nombreuses fouilles sont décrites comme « humiliantes ou brutales » ; elles qui « donnent parfois lieu à des attouchements au niveau des fesses et des parties génitales des détenus ».
« Sous peine de ne pas recevoir de nourriture »
Dès 7 heures du matin, la prise de service peut s’accompagner de cris dans les coursives, de coups portés dans les portes, d’interpellations agressives ou d’insultes. Des mots-clés désincarnés sont lancés aux détenus : « Parloir », « Fenêtre », « Promenade »…, poursuit le rapport. La nuit, certains contrôles à l’œilleton servent « de prétexte » à des réveils imposés par « allumage de la lumière, coups de pied dans la porte ou injonctions adressées aux occupants des cellules ».
« Plusieurs témoignages concordants ont rapporté une pratique consistant à placer les éléments des repas dans une corbeille tenue en hauteur en défiant le détenu de s’en saisir sans toucher ladite corbeille, dénonce le rapport de la CGLPL. (Le tout) sous peine de ne pas recevoir de nourriture et de subir des violences. »
Enfin, des placements au quartier disciplinaire « s’accompagnent de propos et d’attitudes de surveillants volontairement déclencheurs d’incidents qui se soldent parfois par des actes violents », pointe Dominique Simonnot. Cette dernière intime ainsi à l’administration pénitentiaire d’organiser une inspection qui devra « clarifier les responsabilités de chacun dans les agissements constatés » et « prévenir leur réitération ».
De fait, « par leur nature et leur accumulation, ces faits portent gravement atteinte à la dignité des personnes détenues et sont susceptibles de relever de l’article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme », relatif à l’interdiction de la torture. « Ils doivent cesser immédiatement », estime la CGLPL.
« Une atteinte avérée aux droits fondamentaux »
Dans une lettre longue de trois pages, adressée mercredi à Dominique Simonnot, dont l’Agence France-Presse (AFP) a eu connaissance, Gérald Darmanin affirme que, « à ce jour, aucun référé-liberté, aucun recours pour conditions indignes de détention, ni aucune plainte pénale » n’a permis de « constater une atteinte avérée aux droits fondamentaux des personnes détenues » au sein de l’établissement.
Ces recommandations interviennent pourtant en parallèle d’une enquête « en cours », pour violences par personne dépositaire de l’autorité publique, après la plainte de six détenus de Condé-sur-Sarthe, rappelle la procureure d’Alençon, Gwenaelle Coto. Ces détenus accusent la direction et les équipes de Condé-sur-Sarthe de volontairement « humilier » et « déshumaniser » les personnes incarcérées au QLCO, afin de briser leur résistance, selon la plainte dont l’AFP a eu connaissance début juin.
Malgré les faits rapportés par les inspecteurs, le ministre a défendu sa politique répressive, se portant garant du « respect des exigences légales, éthiques et sécuritaires » au sein du quartier de lutte contre la criminalité organisée. Le garde des Sceaux a néanmoins annoncé « une mission de contrôle interne et d’évaluation de la doctrine relative aux QLCO », qui comportera un déplacement « dès l’été 2026 ».
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