Burkina/Technologie : « L’Afrique a ses talents, ses données, elle peut créer elle-même ses solutions », affirme Nelly Sanon
Ingénieure en mathématiques appliquées et chercheuse en intelligence artificielle spécialisée en biométrie à l’université de Caen, Nelly Sanon évolue au sein d’un laboratoire rattaché au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Co-fondatrice de FangAi Consortium, une entreprise technologique basée au Burkina Faso et dédiée à la souveraineté numérique en Afrique, elle s’engage également pour une souveraineté numérique africaine forte et durable. Derrière ce parcours scientifique exigeant, se cache une trajectoire faite de doutes, de rebonds et d’une détermination constante à tracer sa propre voie. Portrait d’une battante que nous réalisons à la faveur de la Journée des jeunes filles dans le secteur des TIC célébrée tous les 24 avril.
Le parcours de Nelly Sanon n’avait rien d’évident. Titulaire d’un baccalauréat scientifique série D obtenu au Burkina Faso, elle rejoint la France pour poursuivre ses études. Son premier choix se porte sur le génie civil, mais très vite, le doute s’installe.
Après seulement deux mois, elle prend une décision radicale : se réorienter vers une classe préparatoire aux grandes écoles à Paris. Un choix risqué, exigeant, qui l’oblige à repartir presque de zéro.
« Je me sentais distancée, surtout en informatique. J’ai dû rattraper beaucoup de notions que je ne maîtrisais pas », se souvient-elle.
Ce moment de rupture devient pourtant fondateur. Dans cet environnement rigoureux, où tout le monde repart sur des bases similaires, elle découvre progressivement un intérêt profond pour l’informatique. Ce qui était au départ une difficulté devient peu à peu une passion.
Si son attrait pour les mathématiques appliquées s’est construit avec le temps, son engagement pour l’intelligence artificielle naît d’un moment précis.
Alors qu’elle travaille comme agent d’accueil au salon VivaTech à Paris, elle obtient l’opportunité de visiter l’événement. Pendant deux jours, elle explore librement les stands, découvre des projets innovants en robotique et en IA, échange avec des acteurs majeurs du secteur. Ce contact direct avec l’innovation agit comme une révélation.
« Ce que je voyais à la télévision devenait réel. La question n’était plus de savoir ce que je voulais faire, mais comment j’allais y arriver », confie-t-elle.
Nelly Sanon, chercheuse en intelligence artificielle, travaille sur la réduction des biais dans les systèmes biométriques
Aujourd’hui, au sein d’un laboratoire rattaché au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Nelly Sanon consacre ses recherches à un enjeu aussi technique qu’humain : l’équité dans les systèmes biométriques.
Ces technologies, utilisées dans les téléphones, les banques ou encore aux frontières, permettent d’identifier les individus à partir de leurs caractéristiques physiques. Mais elles ne sont pas neutres.
Des études ont montré qu’elles reconnaissent moins bien certaines catégories de population, notamment les personnes à la peau foncée, les femmes ou les personnes âgées. « Quand un système échoue à reconnaître quelqu’un, ce n’est pas qu’un problème technique. Cela peut devenir une expérience humiliante, voire discriminante », explique-t-elle.
Son travail consiste donc à analyser ces biais, comprendre leurs origines et développer des solutions algorithmiques pour les corriger. Une recherche fondamentale, mais aux implications concrètes et profondément sociales.
Dans un domaine encore largement masculin, Nelly Sanon a dû apprendre à s’imposer. En école d’ingénieur, elles n’étaient que cinq femmes sur 24 étudiants. À cette sous-représentation s’ajoutent des stéréotypes persistants. Certaines remarques, parfois issues de son entourage proche, questionnent la légitimité de ses ambitions : « À quoi ça sert de faire un doctorat ? », « Auras-tu le temps de fonder une famille ? ». Mais ces obstacles ne freinent pas sa progression. Ils nourrissent au contraire sa détermination.
Dans les milieux académiques et professionnels, elle bénéficie d’un regard différent : celui d’une reconnaissance sincère, mais aussi d’une attente, celle de voir davantage de femmes africaines investir ces espaces.
Au-delà de la recherche, Nelly Sanon porte une vision forte : celle d’une intelligence artificielle éthique, inclusive et ancrée dans les réalités africaines.
Cet engagement se matérialise à travers FangAi Consortium, une entreprise qu’elle a cofondée avec l’ambition de bâtir un écosystème technologique autonome. « L’Afrique a ses talents, ses données. Elle n’a pas besoin d’importer toutes les solutions. Elle peut les créer elle-même », affirme-t-elle.
Pour elle, la souveraineté numérique n’est pas un concept abstrait, mais un véritable projet de société.
Consciente du manque de représentativité féminine dans les filières scientifiques, Nelly Sanon s’investit activement auprès des jeunes filles. Interventions dans les lycées, participation à des forums, prises de parole sur les réseaux sociaux, elle mise sur la visibilité pour susciter des vocations.
« On ne peut pas rêver de ce que l’on ne voit pas », insiste-t-elle.
À travers ses prises de parole, elle encourage les jeunes filles à s’affranchir des attentes sociales et à assumer pleinement leurs ambitions, sans attendre de validation extérieure. « N’attendez pas la permission d’être ambitieuse », clame-t-elle.
Derrière la chercheuse, se cache une personnalité dynamique et curieuse. Pour maintenir un équilibre, elle pratique le tennis avec ses collègues et s’est initiée au piano, un moment de respiration dans un quotidien exigeant. Lecture, podcasts sur l’économie et le développement personnel complètent ce besoin constant d’apprentissage.
Dans les années à venir, Nelly Sanon se projette à la croisée de la recherche et de l’entrepreneuriat, avec une volonté d’influencer les orientations stratégiques de l’intelligence artificielle. Elle ambitionne de faire de FangAi Consortium un acteur majeur de la transformation numérique en Afrique, capable de porter des solutions locales à l’échelle continentale, voire mondiale.
Mais au-delà des titres et des projets, elle porte une conviction intime, forgée par son propre parcours : « On ne choisit pas toujours son point de départ, mais on peut toujours décider de la direction que l’on prend. »
Anita Mireille Zongo
Lefaso.net
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