Par Raphaël Lepilleur.
Synthèse n°2683,
Publiée le 22/04/2026
– Photo : Pivot stratégique : Ouagadougou serre la main de Moscou. Crédits : RIA Novosti archive, image # / CC-BY-SA 3.0, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons
Chef d’État du Burkina Faso, Ibrahim Traoré apparaît en treillis sur la télévision publique pour un entretien de plus de deux heures. Une phrase devient virale : « la démocratie tue ». Réduire l’échange à cela est tentant. Mais il y déroule une ligne claire : critique du système, souveraineté revendiquée, rupture avec les équilibres anciens. Il se réclame de Thomas Sankara et inscrit son discours dans une logique bien plus large.
« Il faut que les gens oublient la question de la démocratie. La démocratie telle qu’on nous la présente ne nous intéresse pas ». Pour Ibrahim Traoré, elle « tue » : partout où elle aurait été imposée, elle aurait apporté le chaos et le sang. « Que Dieu nous en préserve ». Le tout en treillis, sur la télévision d’État. Une mise en scène peu commune pour un regard européen. Le récit serait simple : un dirigeant africain rejette les valeurs universelles, donc glisse vers un despotisme rétrograde. Lecture rapide, trop rapide. Car dans cet entretien de plus de deux heures (marquant les 1 an de la « Révolution progressiste populaire »), Traoré expose une vision structurée (militaire, politique, économique) qui dépasse le seul Burkina Faso.
Sur le plan militaire, il assume un basculement : reprendre « l’initiative de la manœuvre face à des groupes armés qui imposaient jusque-là le rythme ». Sa méthode tient en trois axes : recruter, équiper, former. Il affirme rompre avec un modèle où l’armée était formée de l’extérieur. Désormais, « tout est endogène » : la formation est pensée localement, à partir du terrain. Dans cette logique, il revalorise les Volontaires pour la Défense de la Patrie (des supplétifs civils armés, recrutés localement pour soutenir l’armée) en les intégrant progressivement à l’armée régulière. Le mot-clé est clair : autonomie.
Mais cette autonomie est relative. La rupture avec la France en 2023 n’a pas conduit à une indépendance stratégique, mais à un réalignement. Le Burkina Faso s’inscrit désormais dans l’Alliance des États du Sahel (AES), avec le Mali et le Niger, une coalition née en 2023 avec la Charte du Liptako-Gourma, portée par trois dirigeants musulmans, tous issus de coups d’État militaires. Officiellement fondée sur la souveraineté, l’AES incarne surtout un basculement géopolitique : sortie progressive de l’orbite occidentale et recomposition des alliances. Dans les faits, ça s’accompagne d’un rapprochement avec d’autres partenaires. La Russie, via des instructeurs et des relais issus de l’ex-groupe Wagner (désormais « Africa Corps »), occupe une place centrale sur le plan sécuritaire et bien plus, la Turquie fournit des drones, la Chine s’impose comme partenaire économique. Traoré le dit lui-même : « la Russie […] est prête à nous vendre ce que nous voulons ».
Sur le plan politique, sa critique est plus radicale. Dans son récit, la politique devient une mécanique de corruption : un chef de parti recrute des « beaux parleurs », des financeurs privés alimentent la machine, l’électeur est acheté, puis une fois au pouvoir, il faut « voler pour un retour sur investissement ». Marchés publics, exonérations, passe-droits serviraient à rembourser les soutiens. Un fonctionnement auquel il se dit extérieur et qu’il prétend combattre.
Sur le plan économique, il défend une souveraineté tout aussi offensive. Il évoque des « sanctions indirectes » : blocages de transactions, difficultés à acheter certains équipements, dépendance aux circuits financiers classiques. Sa réponse, selon lui, est simple : mobiliser l’or comme valeur refuge et moyen d’échange. Il raconte même qu’à un moment, face aux blocages, il a proposé de « prendre l’or et livrer les drones ». L’idée est de sortir de circuits où, selon lui, d’autres décident à la place du Burkina.
Il décline la même logique à l’industrie. Son objectif n’est pas seulement de lancer de grands projets (autoroutes par exemple), mais d’imposer une culture de production locale. Il prend des exemples simples : la petite cuillère du matin, les motos, les pâtes, la farine, les vêtements. Tout ce qui est importé doit devenir, selon lui, une opportunité de production nationale. Mais cette souveraineté a des limites évidentes : dépendance énergétique, équipements étrangers, partenaires extérieurs qui ne sont pas des philanthropes (notamment la Chine).
Sa conclusion est nette : la démocratie telle qu’elle est exportée serait un outil de domination et de déstabilisation. Il cite la Libye, présentée comme un pays détruit au nom de ce modèle. Dans cette logique, la dissolution des partis devient cohérente : « La politique a pu faire quoi au Burkina ? Pas grand-chose. Ça nous a divisés ». Pour lui, la compétition électorale ouvre la voie aux financeurs et aux réseaux d’influence. Résultat : concentration du pouvoir entre ses mains, absence d’opposition, appareil d’État verrouillé, décisions contestées.
Ibrahim Traoré est le produit d’une équation complexe. Capitaine d’artillerie formé en France et en Ukraine, il a vu l’armée régulière se faire démolir et en a conclu que le système était pourri de l’intérieur. Son coup d’État de septembre 2022, qui l’a propulsé à 34 ans à la tête d’un État en guerre, fait de lui l’un des plus jeunes chefs d’État du monde. Son blitz s’est déroulé dans un silence assourdissant de la part des grandes puissances.
Idéologiquement, il se réclame de Thomas Sankara. Facile car Sankara, c’est la souveraineté, la contestation, l’icône Burkinabé anti-impérialiste. Parfait pour rassembler. Mais Sankara était un marxiste-léniniste anticlérical, Traoré est un musulman pratiquant. Il récupère le symbole, pas la substance. Ça ressemble à du sankarisme d’opportunité. Contestataire et souverainiste sincère, opportuniste calculateur ou simple pion sur l’échiquier géopolitique ? Chacun se fera son idée.
L’angle que beaucoup évitent, c’est la carte ethnique. Pourtant, c’est une dimension majeure et souvent sous-estimée lorsqu’on parle du pouvoir en Afrique. Avant la colonisation française, le territoire était une mosaïque de royaumes et de chefferies en guerre permanente, avec notamment les Mossi, qui forment aujourd’hui encore le groupe majoritaire. La conquête française, à la fin du XIXe siècle, n’a pas effacé ces rivalités millénaires, elle les a simplement recouvertes du vernis de l’État moderne. L’indépendance en 1960 n’a évidemment pas soldé ces tensions.
Ibrahim Traoré est un Mossi et un musulman, une combinaison qui lui donne une base de pouvoir solide. Il ne mène pas seulement une guerre contre le terrorisme, il mène une guerre qui, dans les faits, sert ses intérêts ethniques. Les groupes jihadistes qu’il combat recrutent massivement chez les Peuls, des éleveurs nomades historiquement rivaux des sédentaires Mossis. La lutte anti-terroriste apparaît comme la couverture parfaite pour un règlement de comptes ethno-militaire qui sécurise l’hégémonie des Mossis sur le pays.
Le massacre de Solenzo, perpétré par les miliciens des VDP évoqué plus haut, atteint un paroxysme d’horreur. Filmées par les bourreaux, les scènes d’enchevêtrement de corps de femmes, d’enfants et de vieillards révèlent une violence d’un autre âge. L’analyse d’Human Rights Watch est sans équivoque : la plupart des victimes sont des Peuls, et les propos des assaillants relèvent d’une logique de purification ethnique. Le pouvoir a vivement démenti cette lecture. Il faut peut-être replacer cet événement dans sa véritable matrice : celle des dynamiques claniques et ethniques qui structurent une violence quasi endémique en Afrique. Une réalité brutale, ancrée dans l’histoire et la géographie humaines du continent (voire LSDJ sur le Nigéria).
Ce qui se joue aujourd’hui de Dakar à Ouagadougou apparait comme un basculement. D’un côté, un modèle occidental universaliste, normatif, de plus en plus contesté, de l’autre, des États qui ne rejettent pas le développement, mais refusent le cadre dans lequel il leur est proposé. Et pour cela, ils se tournent vers des pôles de puissance qui ne conditionnent pas leur aide à une transformation culturelle, du moins pas explicitement, ni immédiatement. Russie, Chine, Turquie apportent des moyens, pas des normes. Le Burkina Faso et le Sénégal illustrent ainsi une même dynamique : contestation d’un modèle perçu comme imposé, jugé décadent et inadapté à leurs réalités historiques, culturelles et sociales. En clair : une rupture et une guerre des modèles.
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