« Camarades, bonjour. » « Bonjour, camarades. »
Les salutations se suivent et se répondent, d’une voix. Ce matin, les chaises sont disposées en cercle dans cette salle de classe du quartier de Zoundja, à Abomey-Calavi. Une dizaine de personnes s’installent. Cette fois, ce sont des travailleurs et travailleuses du secteur de l’enseignement. Au tableau, soigneusement écrits à la craie, les principaux enseignements de la séance. Au fond de la classe, un autre tableau rappelle les paroles de l’hymne national béninois. Habituellement, cette pièce accueille sans doute des élèves plus jeunes. Aujourd’hui, pendant les vacances d’été, elle devient une école d’un autre genre : celle du syndicalisme.
Une délégation de la FGTB a pu prendre part à deux de ces cercles, en parallèle du Forum social mondial et de la Conférence pour la Paix à Cotonou, Bénin. Syndicats Magazine y était. Rencontre.
Cercles
Ici pas de professeur, ni de conférence magistrale. Une animatrice ouvre les échanges, mais tout le monde est invité à prendre la parole. Certains prennent des notes, d’autres rédigent le compte rendu ou résument une partie de la discussion. Ici, la formation n’est pas descendante, elle est collective. La démocratie syndicale ne constitue pas seulement le sujet de la journée : elle est aussi la méthode.
Cette scène résume à elle seule l’esprit des cercles d’études, développés par la CSA-Bénin et l’UNSTB avec le soutien de l’IFSI, l’Institut de formation syndicale internationale soutenu par la FGTB. Leur principe est simple. Une dizaine de travailleuses et de travailleurs se retrouvent régulièrement, selon les disponibilités de chacun. Habituellement le soir, ou le samedi. Les vacances permettent exceptionnellement une rencontre en journée.
Former dans un contexte difficile
Cette démarche prend une résonance particulière au Bénin.
Le pays affiche une croissance économique soutenue, mais celle-ci ne profite pas encore équitablement au monde du travail. Près de 90 % des travailleurs et travailleuses exercent dans l’économie informelle, sans contrat de travail, sans protection sociale et souvent sans revenu stable. Les femmes y sont particulièrement nombreuses.
À cela s’ajoute un dialogue social rendu plus difficile par les restrictions apportées au droit de grève, qui limitent les capacités d’action des organisations syndicales. Dans ce contexte, la formation devient bien plus qu’un service proposé aux affilié·es du syndicat. Elle constitue un véritable outil d’organisation.
Apprendre… en pratiquant
Le sujet du jour pourrait paraître technique : le financement des organisations syndicales.
Comment assurer l’indépendance financière d’un syndicat ? Comment organiser la perception des cotisations ? Comment gérer les ressources avec transparence ? Très vite pourtant, la discussion dépasse les questions comptables. On parle confiance, plus-value, actions de terrain.





Les participant·es au cercle d’étude interrogent également les membres de la délégation belge sur leur propre expérience. Comment convaincre de nouveaux membres ? Quels sont les modes d’action en Belgique. Comment faire vivre durablement une organisation syndicale ? Autant de questions qui traduisent la volonté de construire des organisations solides, démocratiques et capables de défendre efficacement les travailleuses et travailleurs.
Au fil des échanges, chacun intervient. Les prises de parole sont calmes, argumentées, respectueuses. On écoute autant qu’on parle. Les décisions se construisent dans la discussion et le consensus.Comme le résume Guillaume Tossa, coordinateur du programme, les cercles d’études ne transmettent pas uniquement des connaissances juridiques ou syndicales. Ils apprennent aussi à écouter, à argumenter, à résumer une discussion, à exercer la démocratie sur le terrain. « Ce n’est pas seulement le savoir que nous apportons qui compte. C’est l’éducation au sens large. L’éducation, c’est le socle. »
Le syndicat comme communauté
Lorsque la séance touche à sa fin, personne ne se lève pour partir. Les discussions continuent quelques instants.
Puis les participant·es se lèvent, se prennent la main et entonnent ensemble plusieurs chants célébrant la solidarité, le syndicat et l’engagement collectif. Les voix alternent entre le français et les langues locales. Le geste est simple, mais profondément symbolique.
Ces chants ne constituent pas une parenthèse folklorique. Ils prolongent la formation. Ils rappellent que le syndicalisme ne se résume ni à des statuts, ni à des réunions, ni à des négociations. Il repose aussi sur des liens humains, sur la confiance et sur le sentiment d’appartenir à une même communauté de lutte.
Quand le syndicat donne confiance
Quelques heures plus tard, changement de décor. À la Bourse du Travail de Cotonou, où plusieurs organisations syndicales disposent de leurs locaux, un second cercle d’études se réunit. Le lieu est différent, mais l’esprit reste le même.
Avant même que les discussions ne commencent, les participant·es entonnent plusieurs chants de solidarité. Puis vient le même rituel que le matin.
« Camarades, bonjour. »
« Bonjour, camarades. »


Autour de la table prennent place des travailleuses et travailleurs de l’économie informelle : coiffeuses, couturières et autres indépendant·es qui, malgré l’absence de contrat de travail ou de statut protecteur, ont choisi d’adhérer à un syndicat.
Leurs témoignages donnent toute sa profondeur à la journée. « Il y a des lois que nous ne connaissons pas, des droits que nous ignorions avoir. Il y a beaucoup d’abus dans nos secteurs. Ne connaissant pas nos droits, nous les subissons davantage. Seuls, nous ne pouvons pas nous défendre. Ensemble, nous trouvons cette force. » Un autre participant résume son parcours en quelques mots: « Grâce au travail syndical, j’ai trouvé le courage de parler. » Difficile d’imaginer meilleure définition de l’éducation populaire.
Ici, il s’agit de prendre confiance, d’oser exprimer son opinion, de découvrir la force du collectif.
« Grâce au travail syndical, j’ai trouvé le courage de parler. »
Un participant au cercle d’étude d’ABOMEY-CALAVI
Les échanges abordent également des questions très concrètes. Dans des métiers non-réglementés, où chaque heure de la journée peut être une heure de travail, les participant·es expliquent avoir appris à mieux organiser leur temps, à préserver des moments de repos et à concilier activité professionnelle, engagement syndical et vie personnelle. Une prise de conscience qui change le quotidien.
Du dialogue naît le syndicalisme
À plusieurs milliers de kilomètres de la Belgique, dans un contexte totalement différent, cette journée rappelle une évidence qui vaut pour toutes les organisations syndicales.
Les mobilisations, les conventions collectives ou les négociations ne naissent jamais de nulle part. Elles prennent racine dans des moments discrets : une salle de classe, quelques chaises disposées en cercle, un tableau noir couvert d’écriture, des femmes et des hommes qui prennent le temps d’écouter autant que de parler.
Et, avant de se quitter, une dernière salutation.
« Camarades, salut. »
Comme un rappel que le syndicalisme commence souvent par un mot, une rencontre… et une volonté d’avancer collectivement.
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