Par les temps qui courent, aller en Haïti est une audace, voire un « statement », comme on dit en bon français. Les nouvelles ne sont jamais bonnes, en plus d’être reléguées derrière l’Iran, l’Ukraine, Gaza, Cuba, et toutes les conneries de Donald Trump.
Ma dernière visite remonte à 2020, juste avant la pandémie. Je n’ai pas osé y retourner depuis, vu l’insécurité à Port-au-Prince. De toute façon, les vols internationaux n’atterrissent plus à l’aéroport Toussaint-Louverture, mais les Haïtiens persistants que je connais passent par Miami pour aller au nord, à Cap-Haïtien.
Or, voilà que Dany Laferrière fait une tournée de deux semaines dans son pays natal, où il n’avait pas mis les pieds depuis sept ans ! L’écrivain est allé à la rencontre de ses compatriotes à Cap-Haïtien, Port-au-Prince, Vertières, Limonade et bien sûr Petit-Goâve, la ville de son enfance et de sa grand-mère Da.
Du charmant hôtel Picolet à Cap-Haïtien, il me montre la superbe vue sur la mer, dont il vante la brise et les effluves. Je suis juste terriblement jalouse de savoir qu’il mange les meilleures mangues et le meilleur poisson gros-sel au monde, le chanceux. Était-il craintif de se rendre en Haïti, dans la situation actuelle ? Question niaiseuse, puisque la situation est toujours compliquée. « J’ai été inquiet pour Haïti, mais je n’étais pas inquiet d’y aller, en aucun cas, car c’est mon pays », dit celui qui n’a de cesse de rappeler que malgré tout, 11 millions de personnes vivent intensément dans cette île, dont sa mère et sa sœur jusqu’à leur mort. « Et c’est toujours mon analyse. »
Sa tournée, organisée par l’Université d’État d’Haïti, faite d’expositions et de conférences, n’était pas annoncée, si bien que sa présence est une surprise partout où il passe. Sans oublier que le pays a vécu, comme nous avec le Canadien, sa joyeuse fièvre des Grenadiers (l’équipe nationale de soccer d’Haïti), ce qui a créé une sorte de regain qui aurait même, selon la rumeur, calmé un peu les gangs, occupés par la Coupe du monde, comme le reste du peuple.
Dany en Haïti ? Ça veut peut-être dire que ça va mieux, ça veut peut-être dire qu’on peut y retourner ? Il ne faut pas sous-estimer ce que cette visite représente dans les circonstances.
Tout le monde veut me voir et me parler, ils sont très contents. Ils se disent que si Dany est là, tout le monde peut venir.
Dany Laferrière
Particulièrement à Petit-Goâve, où il est l’enfant prodige, devenu immortel de l’Académie française. Comme on peut le voir sur la photo, Dany a été accueilli par des étudiants et de généreux lancers de fleurs lors d’une activité intitulée « Des fleurs pour noyer l’Immortel », ce qui me fait rire. Les Haïtiens ont le sens de la formule, et cet évènement est ironique puisqu’en 2017, il y a eu de la bisbille pour empêcher que la bibliothèque locale porte le nom Dany-Laferrière. « C’est une jolie réponse que de répondre par des fleurs », note-t-il. « Ils ont grandi avec L’odeur du café ou Le charme des après-midi sans fin, les seuls romans qui parlent de leur ville. C’est une façon de dire merci. »
PHOTO SAKAPFET OKAP, FOURNIE PAR CAMILLE ROBITAILLE
On a souligné la présence de Dany Laferrière lors du 78e anniversaire de l’Orchestre septentrional d’Haïti sur la Place d’Armes à Cap-Haïtien.
Ce ne sont pas sept ans qui séparent sa dernière visite en Haïti, où il allait régulièrement, plutôt 50 ans, tient-il à préciser. Quand il a pris le chemin de l’exil en 1976. Mais Haïti n’a jamais quitté sa tête, sinon nous n’aurions pas son œuvre ni Haïti dans la tête de son vaste lectorat.
Lorsqu’il y retourne, ce n’est plus par nostalgie, mais surtout pour sentir Haïti et ses gens aujourd’hui, ce que ce grand voyageur fait de toute façon dans n’importe quel pays où il met les pieds.
Je suis là où on m’invite. Je n’étais pas du tout ici pour voir l’état du pays. Je suis dans le pays, tout simplement.
Dany Laferrière
« J’ai d’ailleurs dit à un journaliste que je n’allais pas mettre ma petite nostalgie face à la douleur des gens, poursuit-il. Je voulais me promener dans la rue, je voulais précisément voir n’importe quel Haïtien. Je n’arrêtais pas de prendre des photos parce que je sais très bien qu’elles vont donner du concret à ma présence, pour eux. »
Bien sûr, il n’est pas aveugle devant les graves problèmes du pays, par exemple tous ces gens qui ont perdu leurs maisons dans les guerres de gangs en possession de certains secteurs qu’il vaut mieux éviter. « Cela a fait perdre des années d’école à des enfants, mais il faut quand même dire que cette année, 118 000 jeunes ont été au baccalauréat », indique Dany, qui ne cessera jamais de nommer les miracles de l’île magique. C’est lui qui m’a donné envie de faire pareil ou, du moins, d’essayer de dire autre chose que la détresse de ce pays dont on n’entend parler qu’en mal.
Quand je regarde les photos de Dany à Petit-Goâve, entouré d’adolescents rayonnants, cela me rappelle la liesse populaire qui a entouré son prix Médicis ou son entrée à l’Académie française. Et combien ce pays est incroyablement jeune et résistant, d’où son immense vitalité, si bien que je soupçonne une sorte de cure de jouvence dans ce périple impromptu.
Dany en Haïti, est-ce que ça signifie qu’on peut y retourner ? C’est la réponse que quiconque aime ce pays aimerait entendre. Et qu’Haïti aimerait tant recevoir.
Crédit: Lien source