Il est des chiffres que nous devrions tous connaître par cœur. Non pas ceux de l’inflation ou du chômage, qui influent sur notre quotidien sans pour autant menacer les fondements mêmes de nos sociétés. Ni les statistiques sportives que nous retenons pourtant si facilement. Je pense plutôt aux chiffres qui éclairent notre mode de vie et les bouleversements écologiques auxquels nous faisons face.
Deux, comme les deux tonnes d’émissions d’équivalent CO₂ qu’aucun être humain ne devrait dépasser dans sa consommation de biens et de services au cours d’une année, que ce soit pour se loger, se nourrir, se déplacer, se distraire, s’habiller, etc. À ce niveau d’émissions, nous augmenterions considérablement nos chances de limiter les pires conséquences du réchauffement climatique. Or, la moyenne mondiale dépasse aujourd’hui six tonnes par personne. Elle atteint environ 17 tonnes au Canada et aux États-Unis, et près de 10 tonnes au Québec. Évidemment, ces émissions augmentent avec le revenu. Plus vous êtes riche — peu importe que vous conduisiez une Tesla ou que vous vous désaltériez au kombucha —, plus votre empreinte carbone augmente.
Quatre, comme dans quatre voyages en avion au cours d’une vie. Ce n’est pas une règle gravée dans le marbre, mais un ordre de grandeur illustrant les calculs popularisés par l’ingénieur Jean‑Marc Jancovici lorsqu’il applique un budget carbone équitable à l’aviation. Peut-être en êtes-vous déjà, au milieu de l’été, à quatre voyages cette année, et probablement à bien davantage depuis votre tout premier vol. Pourtant, un simple aller-retour Montréal–Paris représente environ une ou deux tonnes d’équivalent CO₂ par passager. En un seul voyage, vous pouvez ainsi consommer l’essentiel de votre budget carbone annuel.
Pendant ce temps, l’empreinte climatique de l’aviation continue de croître, alors qu’on estime qu’environ seule 20 % de l’humanité a pris l’avion au moins une fois dans sa vie et que 2 à 4 % prennent un vol international au cours d’une année typique. Nous, les Occidentaux et les populations occidentalisées, avons un très sérieux problème de consommation de kérosène.
Le voyage en avion est devenu le symbole de ce qu’Ulrich Brand et Markus Wissen appellent le « mode de vie impérial » : l’illusion qu’une minorité de l’humanité peut vivre comme si les ressources de la planète et le travail des autres étaient sans limites. La minorité, c’est nous, la caste des Occidentaux dont le revenu annuel permet de passer Noël au Mexique et l’été en Europe ou en Asie. Pendant ce temps, d’autres qui jamais ne mettront les pieds dans un avion de ligne nettoient nos chambres d’hôtel à Cancún, fabriquent nos maillots de bain dans des ateliers de misère au Bangladesh ou déchargent nos bagages sur le tarmac de l’aéroport.
Depuis le début du 21e siècle, le trafic aérien mondial a augmenté environ six fois plus vite que la population. Les classes moyennes occidentales, mais aussi une partie des classes moyennes chinoises, ont progressivement adopté un mode de vie de globe-trotters avides de découvrir le monde. L’aviation illustre ainsi la manière dont un privilège autrefois réservé à une élite économique est devenu une norme sociale pour une partie privilégiée de la population mondiale, alors même que près de 80 % des êtres humains n’ont jamais pris l’avion.
Nous trouvons tous de bonnes raisons pour voler : une réunion d’affaires à Londres, un parent vieillissant à Paris, le mariage d’une meilleure amie en Toscane, une conférence à Tokyo ou simplement l’envie d’échapper à l’hiver. La question n’est pas de juger les individus, mais de reconnaître que si chacun revendique ce privilège, il ne peut plus être universalisé. Vu de 10 000 mètres, notre mode de vie impérial consiste à dire aux autres « faites comme nous, rejoignez la caste des hédonistes » alors même que la planète ne le permet pas. Nous ne pourrons jamais être huit milliards d’humains à voyager par avion.
Il ne s’agit pas de s’accuser mutuellement ni de faire des milliardaires nos seuls boucs émissaires. Certes, la planète se porterait mieux sans jets privés et mégayachts. Mais l’écocide ne relève pas uniquement des ultrariches. Il est aussi le produit des habitudes de consommation des sociétés les plus favorisées.
Évidemment, l’avenir de l’humanité ne dépend pas uniquement de nos choix de transport. En revanche, un monde juste et soutenable ne verra jamais le jour si le transport aérien continue d’échapper à toute réflexion sérieuse sur la sobriété. Pour les vols long-courrier, les autres options crédibles au kérosène demeurent extrêmement limitées. Tôt ou tard, il nous faudra donc accepter que la prospérité de demain repose moins sur l’accumulation de miles aériens et des stories sur Instagram à l’autre bout de la planète que sur une autre manière d’habiter le monde et de le découvrir.
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