Ses avocats, les syndicats gabonais de magistrats et les Nations Unies qualifient sa détention d’arbitraire. Le 20 juillet, son geôlier sera reçu à l’Élysée.
Une arrestation par les services de la présidence
Le mercredi 15 avril 2026, aux alentours de 18 heures, des agents encagoulés de la Direction générale des recherches (DGR) bloquent le véhicule d’Alain-Claude Bilie-By-Nze à l’entrée de son domicile librévillois, saisissent ses effets personnels et le conduisent dans des locaux non identifiés pendant plus de vingt-quatre heures, sans accès à un conseil. Le secrétaire général de son parti, Ensemble pour le Gabon, qualifie l’opération de « kidnapping à l’entrée de son domicile« . Le lendemain, le procureur de la République Dick Fabrice Boungou Mikolo annonce une procédure pour escroquerie et abus de confiance.
Ce point mérite attention : la DGR est un service de renseignement intérieur rattaché directement à la présidence de la République gabonaise. Elle n’est pas un organe judiciaire. Elle n’a pas compétence pour procéder à des arrestations dans le cadre d’une affaire de droit commun portant sur une dette privée. Me Gisèle Eyue Bekalé, avocate de la défense, l’a dit sans nuance : « Aucun mandat d’arrêt émanant d’un juge d’instruction ou d’une juridiction compétente n’a été délivré, et nous n’étions pas en situation de flagrant délit. La procédure est nulle et d’une nullité absolue. »
L’affaire au fond remonte à 2008. Lors de la Fête des cultures nationale, organisée sous l’égide du vice-Premier ministre Paul Mba Abessole et présidée par Omar Bongo sur la place de l’Indépendance de Libreville, le comité d’organisation dirigé par Bilie-By-Nze se retrouve, à trois jours du lancement, sans décaissement public. Une contributrice du comité, Mme Baba Ramatou Amadou, propose que chacun mette la main à la poche. Bilie-By-Nze verse trois millions de francs CFA de ses propres deniers, Mme Ramatou en verse cinq, d’autres complètent la cagnotte. Au total, neuf millions sont mobilisés en préfinancement. Me Thierry Nguia, conseil principal de la défense, est catégorique : « Ce n’était pas pour un mariage coutumier ou une affaire familiale. C’était une fête républicaine. C’est l’État gabonais qui est débiteur ici, non pas une personne physique. »
Me Nguia soulève également la question de la prescription : « Le délai légal pour déclencher l’action publique est désormais dépassé. En droit, les faits sont prescrits. Par conséquent, ni le procureur de la République ni le juge d’instruction ne peuvent plus poursuivre la personne mise en cause. » La plainte de Mme Ramatou a été déposée le 7 avril 2026. Les faits remontent à 2008, soit dix-huit ans avant la saisine.
Un dossier sans instruction, une détention sans base légale
La défense a sollicité, dès le 11 mai 2026, l’audition au fond de son client par le juge d’instruction. « À ce jour, ni le juge d’instruction ni la Chambre d’accusation n’ont répondu à cette demande », a déploré Me Nguia lors d’une conférence de presse le 5 juin, rappelant que la loi impose une réponse dans un délai de huit jours « à peine de nullité de la procédure« . Il en tire une conclusion juridique précise : « Le maintien en détention préventive se trouve privé de base légale et impose la remise en liberté immédiate. »
Me Nguia s’étonne qu’aucun « acte substantiel d’instruction » n’ait été accompli depuis l’incarcération. La défense est explicite sur ce point : « Qu’est-ce que le juge d’instruction attend pour entendre Monsieur Alain-Claude Bilie-By-Nze ? La plaignante a déjà été entendue ! » La plaignante a comparu. L’accusé, lui, attend.
Trois recours ont été déposés : demande de liberté provisoire, demande de nullité de l’ordonnance de placement en détention, demande de nullité de la procédure. Les trois ont été rejetés. La Cour d’appel a confirmé le maintien en détention provisoire. Me Nguia juge « peu crédible » que les plus hautes autorités n’aient pas été informées de l’arrestation. Les Nations Unies ont été saisies du dossier. Leur analyse : la détention de Bilie-By-Nze ne relève pas d’un problème judiciaire, mais politique.
Le Syndicat national des magistrats du Gabon (Synamag) et le Syndicat national des greffiers (Synagref) ont pris position publiquement. Le Synagref avait affirmé que « l’affaire Bilie-By-Nze met en lumière un enjeu central : la frontière entre justice et politique« . Ce n’est pas un parti d’opposition qui parle. Ce sont les professionnels de la justice gabonaise eux-mêmes.
L’homme derrière les barreaux, la famille devant les factures
Alain-Claude Bilie-By-Nze a 63 ans. Dernier Premier ministre d’Ali Bongo avant le coup d’État d’août 2023, il s’est présenté à la présidentielle d’avril 2025 et a terminé deuxième derrière Brice Clotaire Oligui Nguema. Il n’est pas issu d’une famille de l’establishment. Son parcours politique, il l’a construit par étapes, sans patrimoine hérité. Depuis le 15 avril, sa famille assume des honoraires d’avocats à Libreville et à Paris, sans garantie de résultat dans un système judiciaire dont les syndicats professionnels dénoncent eux-mêmes le manque d’indépendance.
Dès son incarcération, Bilie-By-Nze est placé dans l’annexe la plus isolée de la prison centrale de Libreville, celle qui avait accueilli successivement Brice Laccruche Alihanga puis Noureddin Bongo-Valentin. Cellule individuelle sans fenêtre. Un proche a rapporté à Jeune Afrique qu’il était « enfermé dans le noir total ». Ses lunettes ont été confisquées par la direction de la prison en application d’une « jurisprudence Noureddin », référence aux images enregistrées en caméra cachée par le fils d’Ali Bongo à l’aide de sa monture. En juin, après deux mois de pression publique, il a récupéré ses lunettes et obtenu l’accès à des romans. La presse et les essais politiques lui restent interdits. Me Nguia est direct : « Il ne va pas bien. »
L’avocat rappelle les données produites par la Commission des droits de l’homme des Nations Unies : près de 80 % des prisonniers au Gabon ne sont pas jugés. Bilie-By-Nze s’inscrit dans cette statistique. Le 23 mai 2026, depuis la commune d’Akanda, son frère aîné Simon Nkala a pris la parole au nom de la famille : « Pourquoi des faits vieux de dix-huit ans ressurgissent-ils aujourd’hui avec une telle vigueur judiciaire ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi dans ce contexte particulier, marqué par une parole critique assumée de l’intéressé sur la conduite des affaires publiques de notre pays ? »
La plaignante, entendue puis disparue
La plainte a été déposée le 7 avril 2026 par Baba Ramatou Amadou. EPG l’identifie comme une ancienne militante du RPG, le même parti que Bilie-By-Nze en 2008. Me Sarah Ognyane, avocate de la défense, rappelle que Mme Ramatou avait elle-même proposé la contribution collective en 2008, et que Bilie-By-Nze lui avait ensuite consenti deux « dépannages » de 500 000 francs CFA en 2015, lors de difficultés personnelles. Ces gestes de solidarité militante sont désormais invoqués comme pièces à charge.
Depuis l’arrestation, la plaignante n’a pas répondu publiquement. Selon des sources proches du dossier, elle aurait quitté le Gabon peu après la mise en détention. La défense a confirmé que la plaignante avait déjà été entendue par le juge d’instruction, tandis que l’accusé principal attend toujours sa convocation. GabonReview a relevé le paradoxe procédural : si la plainte a effectivement été introduite en 2017 selon certaines sources, la justice gabonaise devrait expliquer pourquoi elle n’a pas agi à ce moment-là. « Parce que le mis en cause occupait de hautes fonctions publiques ? Ce serait un aveu de faiblesse, sinon de lâcheté », écrit le journal, citant La Fontaine : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. »
Oligui Nguema : l’architecture du pouvoir absolu
Brice Clotaire Oligui Nguema préside la République gabonaise depuis le coup d’État du 30 août 2023. Il a été investi président le 3 mai 2025 après une élection dont ses détracteurs contestent les conditions. Il commande les forces armées. Il préside le Conseil supérieur de la magistrature, instance qui nomme les magistrats et qui, selon la Constitution gabonaise, garantit l’indépendance de l’autorité judiciaire. Il nomme le procureur de la République. Sa défense rappelle que Bilie-By-Nze avait « multiplié les prises de position publiques qui irritaient le pouvoir » dans les semaines précédant son arrestation : une centaine de podcasts sur les coupures d’eau et d’électricité, le budget qualifié de « bricolage« , le code de la nationalité, la suspension des réseaux sociaux le 17 février 2026. Il préparait, selon son entourage, une série d’émissions sur les événements de 2016.
Sur France 24 le 2 juin 2026, Oligui Nguema a déclaré que l’affaire Bilie-By-Nze était « une affaire privée » qui ne le « concernait pas« , en comparant la situation aux poursuites judiciaires contre Nicolas Sarkozy ou Marine Le Pen en France. La comparaison ne tient pas : en France, le parquet n’est pas activé par le service de renseignement rattaché à la présidence de la République. La formule qui circule au Gabon résume l’analyse commune : « Quand tu es avec eux, tout va bien. Quand tu pars, les dossiers ressortent. » Elle vaut pour Laccruche Alihanga, pour les Bongo, pour Bilie-By-Nze. Le mécanisme ne change pas d’un cycle à l’autre. Seuls les noms changent.
Paris, le 20 juillet : le tiers absent de la visite officielle
Le 20 juillet 2026, Brice Clotaire Oligui Nguema sera reçu à l’Élysée par Emmanuel Macron. Ce sera sa troisième visite officielle en France depuis son accession au pouvoir. À l’agenda : le projet Transgabonais, la sécurité régionale, les forêts du Bassin du Congo. La détention de l’opposant ne figure sur aucun document public préparatoire.
La relation franco-gabonaise a ses propres coordonnées. Macron s’est rendu à Libreville en novembre 2025 pour « saluer le parachèvement de la transition » et exprimer le soutien de Paris aux nouvelles autorités. Le porte-parole de la présidence gabonaise a déclaré sur une antenne française que les deux chefs d’État s’étaient engagés à se parler tous les deux mois pour faire le point de la relation bilatérale.
Ce cadre de relation régulière et dense rend difficile la thèse de l’ignorance. Dans un audio diffusé sur les réseaux sociaux lors de la préparation de l’exfiltration de Sylvia et Noureddin Bongo, Oligui Nguema avait dit, dans un registre qu’il croyait privé : « j’ai dit au président Macron que vous n’étiez pas en prison. » Sylvia et Noureddin Bongo avaient pourtant été emprisonnés pendant vingt mois. Ils affirment avoir subi des tortures infligées par des militaires proches d’Oligui Nguema et ont déposé plainte devant la justice française. Paris avait enregistré ces déclarations. Paris n’avait pas conditionné la relation diplomatique à des garanties judiciaires.
Le 19 mai 2026, le député Jean-Louis Roumégas (Écologistes) a publié au Journal officiel la question écrite n°15260 adressée au ministre de l’Europe et des Affaires étrangères. Citant les syndicats gabonais de magistrats et de greffiers, il a estimé que « la France ne peut pas défendre des principes universels tout en entretenant des relations institutionnelles sans conditionnalité politique visible » et que l’invitation officielle d’Oligui Nguema à Paris « envoie un signal désastreux« . Le ministère n’a pas répondu.
Bruno Fuchs, président de la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale, qui multiplie les visites en Afrique en qualité de délégué général de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie, affirme désormais que les relations franco-africaines sont « forcément principalement économiques » et que « l’ingérence est maintenant clairement et définitivement arrêtée« . Cette déclaration de principe n’explique pas pourquoi les syndicats de magistrats gabonais, en demandant implicitement une forme de pression internationale, n’ont pas été entendus à Paris.
Un registre continental : la prison comme outil de gouvernement
Le cas gabonais ne s’analyse pas en dehors du contexte régional et mondial. Freedom House, dans son rapport Freedom in the World 2026, constate que la liberté dans le monde a reculé pour la vingtième année consécutive. 54 pays ont enregistré une détérioration de leurs droits politiques et libertés civiles. Seulement 21 % de la population mondiale vit aujourd’hui dans un pays classé comme libre, contre 46 % il y a vingt ans.
L’Economist Intelligence Unit classe 60 pays, soit 35,9 % des États étudiés, comme régimes autoritaires, concentrés principalement en Asie et en Afrique. Le Gabon, avec une présidence du Conseil supérieur de la magistrature exercée par le chef de l’exécutif, une presse dont les réseaux sociaux sont suspendus depuis février 2026, et un opposant principal détenu sans instruction depuis soixante et onze jours, répond à plusieurs critères de cette classification.
Les parallèles africains sont documentés. En Ouganda, le Dr Kizza Besigye, figure historique de l’opposition, a été enlevé au Kenya en novembre 2024, rapatrié de force et maintenu en détention sous accusation de trahison, passible de la peine de mort. Au Cameroun, la détention provisoire de l’opposant Djeukam Tchameni, arrêté deux jours avant la proclamation des résultats de la présidentielle d’octobre 2025, a été prolongée jusqu’en décembre 2026 par un tribunal militaire. Au Tchad, huit responsables de la coalition d’opposition GCAP ont été condamnés à huit ans de prison en mai 2026.
La constante n’est pas géographique. Elle est structurelle : des services de sécurité qui procèdent à des arrestations hors cadre judiciaire, un dossier ancien ressorti pour fournir une base procédurale, une chambre d’instruction qui n’instruit pas. Human Rights Watch le documente pour l’ensemble de la région dans son Rapport mondial 2025 : « Les autorités ont réduit au silence les voix dissidentes en engageant des poursuites politiques contre elles. »
Ce que la détention dit du régime
Dans son discours sur l’état de la Nation du 15 juin 2026, Oligui Nguema a affirmé gouverner « sur la base des normes internationales en matière de droits humains, de démocratie et d’État de droit« . Le même mois, son principal opposant attendait depuis deux mois que le juge d’instruction daigne l’entendre pour la première fois, dans une cellule dont les romans constituent désormais la seule ouverture intellectuelle autorisée. Ce que révèle l’affaire Bilie-By-Nze n’est pas la culpabilité ou l’innocence de l’intéressé, ce qui reste l’affaire des juges. C’est quelque chose de plus profond : la conviction, massivement partagée au Gabon, que la justice frappe à géométrie variable. Qu’elle s’éveille soudainement sur des dossiers vieux de dix-huit ans, non pas quand la vérité l’exige, mais quand la politique le commande.
EPG a mandaté un cabinet d’avocats internationaux pour saisir les instances régionales et internationales. Des actions sont programmées à Paris, à New York devant les Nations Unies, et en région. Une procédure conçue pour neutraliser un opposant local est devenue un dossier de droit international. Le 20 juillet, Oligui Nguema sera à Paris. La famille de Bilie-By-Nze a conclu sa déclaration du 23 mai par cette formule : « Une injustice tolérée aujourd’hui peut devenir la norme de demain. Nul n’est à l’abri d’un système qui, une fois dévoyé, finit toujours par atteindre chacun, directement ou indirectement. »
Auteur : Anne Marie DWORACZEK-BENDOME | Journaliste | 24 juin 2026
Sources
France 24 (17 avril 2026, 2 juin 2026), AFP (16-17 avril 2026), Jeune Afrique (10 et 17 juin 2026), GabonReview (16 et 20 avril, 20 mai, 10 juin 2026), Le Confidentiel du Gabon (17 avril, 5 et 17 juin 2026), GabonActu (24 mai, 3 juin 2026), Infos Gabon (17 et 20 avril 2026), 7 Jours Info Gabon (24 avril 2026), Info241 (3 juin 2026), JORF question écrite n°15260 de Jean-Louis Roumégas (19 mai 2026), Freedom House Freedom in the World 2026, Economist Intelligence Unit Democracy Index 2024, Human Rights Watch Rapport mondial 2025, Wikipedia procès État gabonais contre Sylvia et Noureddin Bongo (mis à jour décembre 2025), Africa Center revue de presse (5 juin 2026), APAnews (12 janvier 2026).
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