La chasse au Niger : Une tradition ancestrale menacée de disparition

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« Le chasseur s’adapte en fonction de sa proie et de son environnement », a-t-on coutume de le dire. Au Niger, précisément dans la zone de l’Arewa, il existe encore une grande communauté de chasseurs qui vivaient jadis de leur butin de chasse. Un métier, une fonction ancestrale qui est ancrée dans les traditions et se transmet de génération en génération. Des anecdotes, des mythes et des contes rapportent et décrivent la bravoure et le pouvoir surnaturel des chasseurs traditionnels de cette zone, les qualifiant ainsi de génies capables de se métamorphoser face à n’importe quelle espèce d’animal féroce et sauvage. Mais, force est de constater qu’à notre époque actuelle où le modernisme prend le dessus sur la tradition, les chasseurs tombent dans l’oubli et avec eux leur savoir mythique et mystique, leur pouvoir surnaturel auréolé d’un art réservé aux seuls initiés.

… leurs armes lors de la visite du Chef de l’Etat

La modernisation et la déforestation résultant de l’action anthropique sur l’écosystème ont fait disparaître de nombreuses espèces d’animaux et de forêts, rendant la chasse quasi impossible. Aujourd’hui, les héritiers de cette tradition se tournent vers le travail de la terre pour se nourrir, passant ainsi de la chasse à l’agriculture, une mutation forcée à laquelle fort heureusement ils ont pu s’adapter pour vivre du mil et de niébé à la place du gibier.

C’est le cas de  Boubé Zaki, surnommé « le lion », un chasseur résidant au quartier Sarkin Noma à Dogondoutchi. Cet initié, descendant de chasseurs maouris a exercé ce métier ancestral hérité de ses parents depuis sa tendre enfance jusqu’au jour où, par la force des choses, il s’est reconverti en agriculteur. Il raconte que, malgré les circonstances, son sang de chasseur bout toujours, car la chasse est un héritage ancestral qu’il honore. Il explique que lorsqu’il partait chasser, surtout dans une forêt primaire, c’est-à-dire n’ayant jamais subi d’exploitation, il avait une double mission, celle de chasser le gibier, mais aussi de défricher une partie de la forêt qui deviendrait ensuite des champs pour les descendants. « Une fois que nous avions défriché assez d’espace, nous poursuivions notre chemin ainsi de suite, nous chassions et nous défrichions des espaces qui devenaient des champs. C’est ainsi que nos anciens ont procédé et nous également. De Dogondoutchi jusqu’à Zarmaganda, nous avons énormément de champs, et si cela a pu être possible, c’est grâce à la chasse », a-t-il souligné.

Boubé Zaki, ancien chasseur, témoigne d’un héritage ancestral

Pour Boubé Zaki, la chasse n’est plus ce qu’elle fut, car, actuellement, elle ne donne plus et tend à disparaître. Ce qui oblige les chasseurs à se rabattre vers la terre, en exploitant les espaces laissés par leurs parents qui deviennent ainsi leur salut à eux et à leurs enfants. En effet, sur le visage de cet homme entouré de ses frères chasseurs se lisaient de la tristesse et de la nostalgie d’une époque ancienne où la forêt était généreuse parce qu’elle nourrissait son homme. « Nous sommes très tristes de la disparition de cet héritage ancestral, car avec l’avancée du désert, conjuguée à la déforestation continue, le gibier se raréfie, nous sommes réduits à de simples chasseurs de pintades, contraints d’aller en brousse à l’aube et de revenir au coucher du soleil, et souvent nous rentrons bredouilles. Alors que, dans le temps, nous pouvions faire des mois, voire des années en brousse, parfois sans jamais revenir au point de départ. C’est ainsi que nos ancêtres avaient installé beaucoup de villages un peu partout », se remémore-t-il.

Son regret et sa crainte sont de voir cet héritage disparaître à jamais avec les générations actuelles qui ne s’investissent plus dans leur culture. « La seule viande qu’on arrive à avoir est celle des pintades qui se fait rare également. La brousse est vidée de sa richesse animale et de la diversité biologique et, pire, nos enfants sont aujourd’hui réduits à circuler avec des lance-pierres accrochés autour du cou pour abattre des petits oiseaux. La viande de brousse est finie, mais nous ne nous résignons pas pour autant, nous conservons toujours notre nom et notre héritage de chasseur. Actuellement, notre seul espoir est le travail de la terre et c’est cela que nous faisons pour nous nourrir. Mais nos arcs et nos flèches, ainsi que nos tenues de chasseur ne nous quittent jamais partout où nous sommes, nous les portons, y compris dans les champs, parce que c’est notre tradition », relate fièrement Boubé Zaki.

Par ailleurs, en parlant d’histoire et d’épopée, « le lion » Boubé arbore une mine pleine d’assurance et de fierté car, dit-il, « nous, les chasseurs, nous avons une très longue histoire riche et glorieuse dans cet espace nigérien. C’est chez nous que l’on se procurait de la viande de gibier, c’est de ce métier de chasse que nous parcourons de longues distances et partout où nous nous installons, fondons légalement un foyer en nous mariant à d’autres groupes ethniques, créant ainsi de nouveaux villages et des liens sociaux. Aujourd’hui, notre tradition est tombée aux oubliettes, elle tend à disparaître. La fierté des chasseurs, leur courage et leur bravoure sombrent dans l’oubli. Nos arcs, nos flèches, nos habits de chasse et toutes les amulettes qui vont de pair sont désormais accrochés dans nos maisons pour ne plus jamais pouvoir servir, l’ère des chasseurs étant révolue », dit-t-il sur un ton maussade.

L’interdiction de la chasse et l’abandon des traditions

M. Oumarou Maïna Baouchi est un autre chasseur natif de la région de Zinder vivant à Niamey. Il a hérité ce métier de son père qui l’a initié depuis l’âge de huit ans et dont il fait sa principale source de revenus. Pour cet héritier, la chasse est un métier, un héritage et un fonds de commerce pour se nourrir. Elle est également un métier dur, difficile à apprendre et à transmettre.

En effet, bien que pratiquée de manière informelle et malgré la disparition du métier soulignée par certains chasseurs, M. Oumarou Maïna Baouchi soutient fermement que la pratique de la chasse est bien présente de nos jours. Il a expliqué qu’il y a des animaux à chasser, mais les chasseurs sont freinés par l’interdiction des autorités. « On dit que la chasse a pris du recul, mais ce n’est pas le cas, la chasse existe et existera même demain. Si aujourd’hui l’État décide de lever l’interdiction en nous appelant à prendre des permis de chasse comme c’est le cas au Mali, au Nigeria et dans bien d’autres pays de la sous-région, nous sommes à même de capturer n’importe quel type d’animal sauvage autorisé à la chasse », a-t-il déclaré. Ainsi, dit-il, l’autre cause du recul de la chasse au Niger et le problème majeur des chasseurs sont les agents des Eaux et Forêts qui peuvent les amender si par malchance ils les croisent avec du gibier, ne serait-ce que des lièvres ou des pintades. « Si aujourd’hui on lève l’interdiction, la chasse va reprendre de plus belle », appuie-t-il. Baouchi estime que les jeunes ne prennent plus le temps de connaître leur tradition, car ils sont plus attirés par le football, la musique, les films nigérians et indiens. « Quand tu demandes à un enfant ou un adulte la tradition de son terroir, il est incapable de te le dire, surtout si tu lui demandes la tradition de sa famille. Il sait juste que son père est fonctionnaire ou commerçant parce que le père n’a pas pris le temps de transmettre la tradition de la famille à ses enfants. C’est ce qui fait que la tradition recule à grands pas », souligne-t-il.

Oumarou Maïna Baouchi montre ses outils, symboles d’un savoir-faire transmis

Les traditions, a ajouté M. Oumarou Maïna Baouchi, comme «le sharo», le «dambé», les jeux des bouchers, des forgerons, des sorko ne sont plus des événements connus et aimés par la jeune génération. Ceux-là ne connaissent que superficiellement les jeux des bouchers à travers le « hawan kafo » qui se fait encore aux Sultanats de Maradi et Zinder après le ramadan. « Il y a des gens qui, quand ils crient sur un métal, il se brise, et quand vous le dites aux jeunes d’aujourd’hui, ils ne vous croiront pas. Il faut que nos jeunes sachent ce qu’est leur tradition nigérienne et non celle des blancs », dit-il. Toutefois, Baouchi note qu’au Niger, malgré le déclin de cette activité, il existe de nombreux jeunes qui ont l’amour du métier. Ceux-ci, dit-il, sont reconnaissables et très visibles à travers le Niger en compagnie de leurs chiens dans les brousses pour traquer des lièvres.

La chasse, un métier envahi par des passionnés sans lien avec l’héritage

Parmi les chasseurs, il existe une catégorie qui a hérité de la profession de père et de mère et il existe également ceux qui ont embrassé la chasse par passion ou fascination pour la traque du gibier.  M. Oumarou Maïna Baouchi estime que, dans les faits, ces deux catégories de chasseurs ne peuvent pas se valoir parce qu’un vrai héritier (Dan gaado), pour qu’il soit reconnu en tant que chasseur apte à affronter la brousse et ses innombrables dangers, doit d’abord faire preuve d’obéissance envers ses parents pour que certains secrets lui soient révélés, car sans cela, souligne-t-il, il se retrouvera dans l’incapacité de pratiquer certains rites qui peuvent le protéger de certains dangers.

« Il y a des animaux qui en apparence sont du gibier, mais au fond ce sont des êtres surnaturels. Les héritiers, grâce à leur appartenance à la lignée de chasseurs, sont initiés à la médecine traditionnelle pour pouvoir affronter certains animaux. Il y a des animaux sauvages qui, lorsque tu manges leur viande, te donnent tous les problèmes du monde. Tu te retrouves soit avec de la diarrhée, soit poursuivi par des mauvais esprits, et seuls les chasseurs initiés peuvent te prodiguer des soins pour t’en débarrasser. Mais celui qui s’est lancé par passion ne peut jamais prodiguer de tels traitements, surtout qu’actuellement un grand nombre d’eux utilisent des fusils de chasse», a-t-il nuancé.

M. Baouchi regrette que ces chasseurs ne respectent pas les principes de la chasse et ne se soucient guère de se renseigner sur les incantations à réciter dans la brousse afin de rentrer et de sortir sain et sauf. « Ces derniers se gargarisent notamment d’avoir des fusils et c’est lorsqu’ils abattent des gibiers qui n’en sont pas vraiment qu’ils se mettent à paniquer et à développer des maladies qui les conduisent sur le chemin de l’hôpital alors que la solution se trouve ailleurs. Il est extrêmement difficile de voir un héritier vieillir ou mourir avec de la cécité ou un problème aux yeux, parce qu’il y a des périodes dans lesquelles il se parfume le corps de plantes médicinales, essentiellement pour se protéger des génies déguisés en animal », révèle cet initié.

La médecine traditionnelle et la transmission de l’héritage

La chasse au Niger ne se limite point à la traque de gibier, elle est également un art mystique qui permet aux chasseurs de se protéger de certains êtres surnaturels, mais aussi de pratiquer la médecine traditionnelle. « Quand tu connais tes origines, quand tu sais de quoi tu es capable, quand tu sais de quoi tu as hérité, les aînés te donnent l’autorisation de chasser et parallèlement de pratiquer la médecine traditionnelle. Tout chasseur de souche connaît au moins deux à trois types de médicaments », revèle M. Oumarou Maïna Baouchi. Cet chasseur traditionnel dit s’atteler à la formation de ses enfants, filles comme garçons en vue d’assurer la relève et perpétuer la tradition. Il précise que les filles ne sont pas obligées d’aller à la chasse, mais sont plutôt chargées de préparer les médicaments. « Pour ce qui est des médicaments que le chasseur doit prendre avant d’aller en brousse, c’est uniquement les filles de chasseurs qui sont autorisées à piler les herbes médicinales. « Le butin de la chasse est également partagé par elles et cela même s’il y a mille autres femmes non issues de familles de chasseurs », a-t-il précisé.

La chasse et ses scènes surréalistes et mystiques

En effet, dans sa profession de chasseur, M. Oumarou Maïna Baouchi a assisté à des scènes aussi bien étonnantes, qu’effrayantes, qui l’ont marqué et fasciné. Une fois, raconte-t-il, lors d’une de leurs sorties en brousse, son groupe avait tiré une flèche sur un charognard qui, malgré la blessure au niveau des ailes, a pu se réfugier sur un acacia nilotica. « Les épines ne nous ont pas empêchés de grimper. Pendant que le crépuscule s’annonçait, mon ami m’avait dit qu’il ne fallait surtout pas que la proie meure sur l’arbre. Il nous a conseillés de retourner à notre campement, mais j’ai insisté pour qu’on se fraie un chemin. Avec ma hache, je me suis débrouillé pour me retrouver au sommet de l’arbre et ma surprise était grande de retrouver un petit mouton plein de sang avec une blessure au même endroit que l’oiseau sur lequel nous avons tiré auparavant », décrit-il.

Des produits traditionnels médecinaux, un autre héritage des chasseurs

Le charognard s’était métamorphosé et, malgré cela, Baouchi a pris son courage à deux mains et l’avait balancé au sol. Là encore un événement plus stupéfiant s’est produit. En effet, au toucher du sol, le petit mouton s’est de nouveau métamorphosé en une farine similaire à celle du maïs. « Nous l’avons aspergé d’un encens dont nous avons le secret et il est redevenu un oiseau, mais mort.  Sur place, on s’était demandé si on devait le manger. Mon ami et moi avions dit que oui. Nous l’avons bien mangé, mais nous avons mangé quelque chose qui n’était pas un oiseau, car le lendemain nous avons eu des boutons étranges sur nos corps », raconte-t-il.

Une autre histoire marquante racontée par M. Oumarou Maïna Baouchi s’était déroulée lorsque ce groupe de chasseurs avait pris en chasse un porc-épic réfugié dans un trou étroit, laissait paraître uniquement son dos. L’animal, dans un instinct de survie, avait déployé ses piquants qui constituent ses défenses naturelles, empêchant ainsi aux chasseurs de tout moyen de l’attaquer. Comme un déclic, l’un des chasseurs avait proposé de chercher une branche et de transformer le bout de bois en une sorte de lance pour frapper le dos de l’animal afin de le transpercer.

« Quand je lui avais porté le coup, l’animal s’est mis à faire des cris de bébé «ingna-ingna, ingna’’ ; on était tétanisé, il était devenu impossible d’entendre le son de la voix de celui qui se trouve à coté de nous. Une seule chose résonnait dans nos oreilles, les pleurs du bébé. En pleine nuit, aux environs de 3h du matin, nous étions obligés d’abandonner pour retourner à notre campement », rapporte-t-il.

Le lendemain, lorsqu’ils étaient revenus sur les lieux, l’animal était hors du trou et il n’avait plus de cœur. « Nous étions à la fois étonnés et effrayés parce que c’était une brousse dans laquelle on pouvait passer une semaine sans rencontrer un être humain. Têtus que nous sommes, malgré la mise en garde de mon ami, nous l’avons pris et au campement, nous avons essayé de le cuisiner. En un jour et une nuit, malgré le feu, l’eau avait refusé de bouillir et nous étions obligés de le sécher au soleil. Surprise là également : après quelques heures, la viande s’est transformée en un tas de vers de terre, il ne restait que les os », précise-t-il en soulignant que ces genres de mésaventures étaient le quotidien des chasseurs dans la brousse.

De nos jours, la chasse, comme plein d’autres coutumes et traditions nigériennes, est méconnue ou tend à disparaître sous l’évolution de la société, l’occidentalisation des esprits et l’influence des cultures étrangères. En effet, en l’absence de cadre idéal pour faire revivre les cultures et les valoriser, la jeune génération nigérienne ne peut que se contenter de ce qui lui est servi sur les écrans de télévision ou des téléphones portables qui véhiculent et inculquent les cultures des autres à nos enfants, des cultures souvent en porte-à-faux avec nos valeurs et nos mœurs.

 Hamissou Yahaya (ONEP)

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