La France n’a pas besoin d’un « référendum sur l’industrie », elle a besoin de liberté

La longue tribune collective « Pour un référendum sur l’industrie française » parue dans Le Figaro le 15 avril ne saurait rester sans réponse de la part des défenseurs de la liberté. Certes, elle part d’un constat difficilement contestable : l’accélération de la désindustrialisation de notre pays et la croissance du nombre des défaillances d’entreprises. Mais elle n’en comprend pas les causes et elle apporte par voie de conséquence des solutions erronées.

La tribune part de l’idée que la France devrait se réindustrialiser. Or, rien n’est moins sûr. La prospérité d’un pays ne se mesure pas de manière stricte à la part de l’industrie dans le PIB. Nous ne sommes plus au XIXe siècle ou même à la fin du XXe. Certains pays se sont largement désindustrialisés, tel le Royaume-Uni ; d’autres ont vu la part du secteur secondaire dans leur PIB largement décroître sans pour autant cesser de s’enrichir. C’est que le secteur des services a pris une importance essentielle dans les pays les plus développés.

Mais parlons du fond de la tribune : la France se désindustrialise. La faute en incomberait non plus à Voltaire ou à Rousseau, mais à un certain nombre de boucs émissaires : pêle-mêle la Chine, les Etats-Unis, l’Europe… et surtout le « libre-échange dogmatique ». Très étonnamment, la tribune ne met en cause aucun de ces faits : notre pays est celui où l’État providence est le plus pesant de l’univers, celui où par conséquent les dépenses publiques sont les plus élevées, ni celui où le poids de la fiscalité est l’un des plus lourd. Pas plus qu’elle ne mentionne le coût de la réglementation abusive et du normativisme exacerbé. Elle s’en tient à des facteurs externes, sans se soucier le moins du monde du principal : les causes franco-françaises. Or, si nous nous désindustrialisons, ce n’est pas tant la faute de la concurrence étrangère, inévitablement présentée comme déloyale, c’est surtout parce que nous ne cessons de nous tirer depuis les années 1970 des balles dans le pied.

La tribune se situe exactement dans la ligne du souverainisme. Elle veut une « politique volontariste », une « vision » et un « patriotisme » de la part de nos dirigeants. Ce faisant, elle traduit une présomption fatale : celle selon laquelle les hommes politiques au pouvoir auraient des capacités exceptionnelles leur permettant de savoir, mieux, bien mieux que les industriels et plus largement les entrepreneurs, ce qui serait bon pour l’économie.

La tribune croit ainsi dans les vertus de l’interventionnisme. Il s’agirait de « redonner à la puissance publique les moyens de protéger les intérêts des citoyens », de peser pour un « volontarisme » et un étatisme accrus.  Dans la tradition française  d’extension du domaine de l’État au détriment de celui de la société civile, elle attend du gouvernement une protection tous azimuts des Français et de leur « modèle social ». Elle prône le protectionnisme en défendant une « préférence française » dans la lignée des populismes de droite comme de gauche. Affublé de divers qualificatifs, intelligent ou patriote, ce protectionnisme est pourtant un non-sens.

D’abord, le protectionnisme constitue une violation des droits de l’homme. Il empêche les hommes d’échanger, d’importer ou d’exporter des biens, des services et des capitaux, ou du moins il les entrave à cet effet. Être un élu de la nation, ne confère aucun droit à un homme politique de porter atteinte aux libertés des individus.  Et alors que l’économie fait de manière impersonnelle des ennemis des amis par le truchement de l’échange, les protectionnistes laissent les ennemis dans leur position conflictuelle. De manière piquante d’ailleurs, ils veulent mettre des barrières à l’entrée , mais ils se réjouissent des succès nationaux à l’exportation…

Par ailleurs, le protectionnisme favorise le détestable « capitalisme de connivence », où les entrepreneurs pèsent sur les hommes politiques afin d’obtenir privilèges et autres passe-droits. Il ne représente pas tant une arme économique qu’une arme politique et fiscale dont la victime est le consommateur qui va payer plus cher des produits susceptibles par surcroît d’être de moindre qualité. Ajoutons que le protectionnisme est totalement irréaliste dans le monde contemporain, où les produits finaux peuvent avoir été conçus dans un pays et être constitués de composants issus d’une multitude d’autres.

Mais surtout, le protectionnisme oublie que le libre-échange a permis une croissance et un enrichissement sans précédents dans l’histoire de l’humanité, des pays les plus avancés comme des nations les moins développées depuis plusieurs décennies maintenant. Le marché n’est pas parfait, mais il est le meilleur indicateur des besoins humains et son meilleur régulateur au travers, notamment, des prix. Quand l’Etat intervient, il perturbe le marché et nuit à la production comme à la consommation. Ainsi, quand la Sécurité sociale fixe les prix des médicaments elle conduit les industries françaises d’une part à délocaliser leurs productions au risque de pénuries et d’autre part à réduire leurs activités de recherches. Quand dans les années 2000, la majorité démocrate américaine a favorisé des prêts immobiliers artificiellement bon marché, via Fannie Mae et Freddie Mac, elle a généré la crise des subprimes et la chute de Lehman Brothers.
Au surplus, la protection excessive des produits et des marchés français les priverait du sain aiguillon de la concurrence. Elle favoriserait l’inopportune sur survie d’entreprises zombies au détriment des entreprises viables. Enfin, cette politique aurait un coût qui pèserait sur les producteurs comme sur les consommateurs, et pénaliserait rapidement notre souveraineté. L’histoire s’en est fait l’écho.

Il faut au contraire comme déjà le plan Armand-Rueff l’avait conseillé utilement au général de Gaulle, libérer les énergies de tous par une fiscalité abaissée, des normes plus restreintes, des assurés sociaux responsabilisés… Certaines entreprises failliront, d’autres trouveront les ressources pour faire face à la concurrence étrangère. Les exemples de la Nouvelle Zélande de Douglas, de l’Angleterre de Thatcher, de la libération suédoise des années 1990, des réformes Hartz de l’Allemagne, de l’Argentine de Milei… témoignent que ces politiques sont le meilleur ressort du redressement.

Nous ne saurions conclure sans nous étonner du fondement constitutionnel et conventionnel de la tribune. Non seulement il n’est pas évident de pouvoir utiliser le référendum sur ces sujets, mais il apparaît que les traités européens nous empêcheraient d’introduire dans notre législation une « préférence française » qu’autrefois le Front national voulait instituer sous les huées de ceux qui aujourd’hui s’en revendiquent ! Revenons sur terre.

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