Peu de festivals au Québec peuvent se targuer d’atteindre une telle longévité : du 23 au 27 juillet 2026, le festival Haïti en folie célèbre ses vingt ans d’existence. Ce jalon historique coïncide, au grand bonheur de sa fondatrice, Fabienne Colas, avec deux événements symboliques : le retour des Grenadiers à la Coupe du monde de soccer et le 222e anniversaire de l’indépendance d’Haïti.
À ses débuts, en 2007, au cœur du parc La Fontaine (dans un théâtre de Verdure pas encore réaménagé), le festival avait attiré environ 3000 curieux. « Ça a commencé très modestement, on avait uniquement une demi-soirée », se remémore Fabienne Colas. Victime de son succès, le festival a pris son envol peu après, forçant la Ville à lui trouver un nouvel emplacement, dans une autre portion du parc La Fontaine. Ce que sa fondatrice craignait être une mauvaise nouvelle s’est transformé en un tremplin exceptionnel. Aujourd’hui, l’événement, qui se déroule aussi aux Jardins Gamelin, attire des dizaines de milliers de festivaliers. Au total, en incluant les nombreuses assistances en ligne, on compte entre 500 000 et 800 000 festivaliers chaque année.
Ce grand pont entre la culture haïtienne et la culture québécoise trouve sa source dans une histoire profondément humaine, survenue bien avant la création du festival. Au début des années 1990, Fabienne Colas vit à Port-au-Prince. Par l’intermédiaire d’un pasteur qui a la brillante initiative de jumeler les jeunes Haïtiens aux jeunes Québécois par l’entremise d’un système de correspondance, Fabienne choisit d’écrire à Marie-Ève, une jeune fille de Chicoutimi. « Il n’y avait pas d’Internet ! J’apportais ma lettre à l’église, elle envoyait sa réponse. On se faisait des confidences », raconte-t-elle, à propos de cette relation épistolaire qui a duré plusieurs années. Après d’intenses négociations familiales, Fabienne s’envole pour le Canada en avril 2000 rejoindre sa correspondante. « J’arrive en petites bretelles, petites sandales, je sors d’un pays très chaud », s’amuse-t-elle. Accueillie par une tempête de neige mémorable, elle enfile la tuque et le gros chandail de laine qu’on lui tend, trouvant d’abord ces Québécois « bien bizarres ». Son séjour au Saguenay lui fait découvrir une chaleur humaine unique qui scellera son amour pour sa terre d’accueil.
Son plan, par la suite, est de faire un simple arrêt à Montréal avant de conquérir Hollywood afin d’y entamer une carrière de comédienne. Mais ce plan est subitement freiné par un événement qui change le cours de sa vie : sa découverte de la diaspora haïtienne dans la métropole québécoise. « J’ai découvert l’immensité de ma communauté. Je n’avais aucune idée de ça ! » Son parcours allait se transformer en une véritable mission. « Je me suis dit : il n’y a absolument rien qui montre cette communauté-là dans les médias, mis à part les nouvelles sur les gangs de rue… Non, on va changer ça ! » Fabienne Colas crée donc Haïti en folie pour offrir une vitrine digne et lumineuse à son peuple. Et le public québécois répond immédiatement présent.
Programmation ouverte sur le monde
Pour souffler ses vingt bougies, le festival pluridisciplinaire, qui mélange musique, cinéma, arts de rue et foire culinaire, propose cette année une programmation extérieure entièrement gratuite. Après un jeudi en ligne, majoritairement axé sur le cinéma, l’événement s’ouvrira dans son format en personne le vendredi aux Jardins Gamelin avec, entre autres, l’afrobeat moderne de l’ensemble Afrovibes. Le dimanche, au parc La Fontaine, Haïti en folie vibrera notamment au rythme du grand BélO, véritable « conscience de sa génération » suivant les pas de la légende Mano Charlemagne, chanteur et guitariste qui a marqué à jamais la musique haïtienne.
Entretemps, le samedi, avant les concerts de la sensation « haïbécoise » Rebecca Jean (à laquelle se joindra Barnev, figure incontournable du R&B d’ici, sacrée révélation de l’année au gala de l’ADISQ 2024) et du mythique groupe haïtien Boukman Eksperyans, on assistera au traditionnel défilé Rara Haïti en folie, qui s’amorcera au parc des Compagnons et qui culminera au parc La Fontaine. « Le rara, c’est une parade de rue. Mais ce n’est pas un défilé normal : tu ne regardes pas la parade passer… tu t’y joins ! »
L’espoir vit toujours
Le défilé cette année sera présenté en l’honneur de l’équipe nationale haïtienne, les Grenadiers, qui a réussi à se qualifier pour la première fois en 52 ans à la Coupe du monde de soccer. Malgré le chaos social et politique actuel à Port-au-Prince, cet exploit sportif insuffle un réel espoir. « Je suis une femme qui défie constamment les lois de l’apesanteur. Et ces Grenadiers m’ont fait croire que tout est possible. Suffit d’y croire et d’y mettre les efforts », confie Fabienne Colas.
Cette 20e édition d’Haïti en folie fait également écho à un anniversaire important : les 222 ans de l’indépendance du pays. « Ce n’était pas juste l’indépendance, c’était l’affranchissement de l’esclavage », rappelle Fabienne Colas, évoquant fièrement l’aide apportée par l’ancien président d’Haïti Alexandre Pétion à Simón Bolívar pour libérer d’autres peuples en Amérique latine. Pour elle, cet héritage résonne avec la résilience et l’esprit du festival : « On a eu des ancêtres, des gens d’origine haïtienne qui ont défié l’armée de Napoléon… une gang d’esclaves qui défie la plus grande armée du monde ! Ils ont eu des grands rêves — je ne sais pas si c’étaient des grands rêves, mais c’était vital : l’esclavage ou la mort. » Ce souffle historique pousse, plus de deux siècles plus tard, son équipe à « avancer contre toute attente ».
Si Port-au-Prince est aujourd’hui ravagé par la violence des gangs, Fabienne Colas tient à nuancer cette image réductrice. « J’ai une tante qui est à Jérémie […], elle est dans sa grande cour. À Jacmel ou au Cap-Haïtien, il n’y a pas ces problèmes de gangstérisme. » Le festival devient une tribune essentielle pour montrer ce vrai visage d’Haïti, qui refuse de se résumer au chaos sociopolitique auquel on le confine trop souvent.
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