Le troisième vendredi d’août : la Guyane choisit une date hautement symbolique pour célébrer le marronnage et la « victoire » des Boni.
Le mot a été pesé. Il ne s’agit pas d’une commémoration, mais d’une célébration. La nuance est au cœur du texte adopté vendredi 10 juillet par l’Assemblée de Guyane.
« Nous ne parlons pas de commémoration, nous parlons de célébration, parce que nous voulons célébrer justement la victoire de nos ancêtres », explique Jessi Americain, conseiller à l’Assemblée de Guyane, qui a porté le dossier devant les élus territoriaux.
Un texte préparé pendant près de deux ans
Le projet est issu d’un groupe de travail constitué en septembre 2024, réunissant l’historien Jean Moomou, le chef coutumier Bruno Apouyou, Jules Deie, maire de Papaïchton, et Raymond Deye, vice-président de la CTG. Il a été adopté à l’unanimité par le Grand Conseil coutumier en octobre 2025, puis validé par la commune de Papaïchton.
« Symboliquement, la lutte de nos ancêtres va pouvoir intégrer le calendrier guyanais », résume l’élu, qui rappelle que les Bushinengue, et les Boni en particulier, constituent selon l’anthropologue Kenneth Bilby le plus grand peuple marron au monde.
Pourquoi le mois d’août, pourquoi un vendredi
Le choix ne doit rien au hasard. Le groupe a cherché s’il existait un moment de l’année où les actes de résistance étaient plus nombreux. Les travaux de Jean Moomou situent cette concentration autour du mois d’août, début de la grande saison sèche au Suriname et en Guyane. « C’était une période plus propice pour résister, pour s’organiser et pour rester en marronnage dans le domaine amazonien », détaille Jessi Americain.
Reste le jour de la semaine. La plupart des maîtres d’esclaves au Suriname étaient juifs, et le vendredi ouvrait le sabbat, jour de repos. Les esclaves en profitaient pour travailler leurs abattis ou chasser. Les résistants, pour s’organiser.
Le vendredi porte aussi une charge propre à la culture boni. Il est dédié au Chweli Gadu, divinité de la justice et de la guerre. « Le Boni n’a pas le droit d’aller à l’abattis le vendredi. Il n’a pas le droit de travailler la terre », précise le conseiller territorial. Le chiffre trois traverse les rituels et la vie sociale, des cérémonies funéraires à la période qui suit un accouchement. « Dans l’imaginaire de la temporalité chez les Boni et chez les Bushinengue, nous ne sommes pas sur des dates calendaires. Les dates calendaires, c’est plutôt une vision occidentale. »
Ni jour férié, ni concurrence avec le 10 juin
La journée ne sera pas chômée, et ce n’était pas l’objectif. « Il appartient au peuple Boni de célébrer cette journée », indique l’élu, qui écarte toute rivalité avec le 10 juin, commémoration de l’abolition de l’esclavage. « L’histoire des Boni, c’est une histoire d’auto-libération, donc un peuple qui s’est auto-libéré et qui a créé une société libre et autonome. »
Les autorités coutumières de Maripasoula, Apatou et Papaïchton ont été consultées dès le départ. Elles observaient que les Djuka célèbrent le 10 octobre et les Saamaka le 19 septembre, dates de leurs traités de paix avec les Hollandais.
L’enjeu est aussi pédagogique. Le conseiller constate une rupture de transmission entre anciens et jeunes générations. « Le jeune n’a plus le temps d’aller au village pour rencontrer l’ancien à 5 heures du matin », observe-t-il. Les noms des guerriers, les circonstances de l’arrivée des Boni : autant de récits que beaucoup ne maîtrisent plus.
Une première édition le 21 août
La première célébration aura lieu le 21 août 2026, année des 250 ans de l’installation définitive des Boni en Guyane, en août 1776. Faute d’anticipation, elle restera modeste. Les manifestations seront portées par Papaïchton, capitale du pays boni, et Apatou. Un comité d’organisation réunissant les deux communes doit être installé dans les prochains jours, avec des temps cultuels en présence des autorités coutumières.
L’élu ne vise pas de reconnaissance nationale. Il indique néanmoins avoir été contacté par le comité national pour la mémoire de l’esclavage, qui doit inscrire la date à son calendrier.
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