Lutte contre le sida | Se libérer de la dépendance

La Guinée commençait à entrevoir un monde sans sida, ou presque. Les courbes d’infection étaient à la baisse. En 10 ans, le taux de mortalité avait chuté de 50 %. Les mères séropositives donnaient naissance à des bébés en pleine santé. Sans être éradiquée, l’épidémie était largement circonscrite.


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Pourtant, le DAbass Diakité, secrétaire exécutif du Comité national de lutte contre le sida (CNLS) en Guinée, n’était pas tranquille : cette lutte de tous les instants contre un ennemi mortel et potentiellement ravageur était financée à 80 % par des partenaires étrangers – les États-Unis en tête.

« Il y a quelques années, j’ai fait savoir aux membres du gouvernement que nous étions assis sur une bombe : le partenaire vient quand il veut ; il fait ce qu’il veut pour vous aider ; et le jour où il décide de partir, il n’a même pas besoin de vous dire au revoir… »

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Le DAbass Diakité, secrétaire exécutif du Comité national de lutte contre le sida (CNLS) en Guinée

La bombe a explosé avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche.

Avant la déflagration, le CNLS s’était battu pour que l’État guinéen s’implique davantage dans le financement de la lutte contre le sida. Des postes budgétaires permanents avaient été créés pour l’achat de traitements antirétroviraux. « Mais ça ne comble pas 100 % des besoins », admet le DDiakité.

Vraiment pas. Aujourd’hui, les experts guinéens en santé publique n’osent plus regarder vers l’avenir. Ils craignent que leur pays ne régresse à une époque que l’on croyait révolue. Celle où des villages entiers disparaissaient, dans les régions les plus touchées de l’Afrique. Celle où les gens infectés par le VIH n’avaient qu’une seule option : attendre la mort.

« Le risque, c’est que tous les acquis que nous avons mis en place s’amenuisent et que cela ramène la situation du VIH au point de départ », s’inquiète le DPascal Bonimy, qui a été pendant huit ans coordonnateur du bureau guinéen de l’ONUSIDA.

Il ne l’est plus : en octobre dernier, l’ONUSIDA, dont les activités étaient largement financées par l’aide américaine, a été forcé de fermer son bureau en Guinée, comme dans plusieurs autres pays d’Afrique de l’Ouest et d’ailleurs.

  • Environ 1,5 % des Guinéens âgés de 15 à 49 ans vivent avec le VIH.

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    Environ 1,5 % des Guinéens âgés de 15 à 49 ans vivent avec le VIH.

  • Un marché de Conakry

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    Un marché de Conakry

  • Soccer de rue à Conakry

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    Soccer de rue à Conakry

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Entre 120 000 et 130 000 Guinéens vivent avec le VIH, soit environ 1,5 % des personnes âgées de 15 à 49 ans. « Le combat ne se fait plus dans la population globale, mais dans les populations marginalisées, où la prévalence est plus élevée », explique le DBonimy. Parmi les travailleuses du sexe, les homosexuels et les utilisateurs de drogues injectables, le taux d’incidence grimpe à plus de 10 %.

Le drame, c’est qu’en raison des coupes budgétaires américaines, ces populations à risque n’ont plus accès aux tests de dépistage ni aux préservatifs gratuits.

La rupture est presque totale. Ça va ramener les efforts presque à zéro. L’élément premier de prévention, ce sont les condoms.

Le DPascal Bonimy, ex-coordonnateur du bureau guinéen de l’ONUSIDA

En Guinée, explique-t-il, les travailleuses du sexe n’ont tout simplement pas les moyens de se payer une boîte de préservatifs à la pharmacie.

« Bien sûr qu’il va y avoir une hausse de la prévalence », prédit le DAbass Diakité, fataliste. Il sera impossible, toutefois, de mesurer l’ampleur de la catastrophe à venir. « Il faut des moyens pour faire ces enquêtes. Et ces moyens, on ne les a plus… »

Les campagnes de sensibilisation sont passées à la trappe, en même temps que les préservatifs et les tests de dépistage. Elles avaient pourtant une importance non négligeable pour limiter les cas de contamination en Guinée, où les personnes séropositives demeurent fortement stigmatisées.

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Hadja Kadiatou Bodjè Baldé, présidente du Réseau guinéen des associations de personnes infectées et affectées par le VIH en Guinée

Porteuse du VIH, Hadja Kadiatou Bodjè Baldé n’a plus les ressources pour aller à la rencontre de personnes nouvellement infectées, ce qu’elle faisait auparavant dans le cadre d’un programme de pairs éducateurs. « Avec le retrait des partenaires, regrette-t-elle, les fonds sont rares et on ne peut plus continuer. »

Ce travail de terrain était essentiel pour convaincre les personnes séropositives fraîchement testées qu’elles peuvent mener une vie normale, travailler et donner naissance à des enfants séronégatifs, grâce aux traitements antirétroviraux. « Moi, je le sais, je l’ai vécu. Les gens me croient parce que, comme eux, au départ, je n’avais pas accepté mon statut », confie Mme Bodjè Baldé, présidente du Réseau guinéen des associations de personnes infectées et affectées par le VIH (REGAP+).

PHOTO ISABELLE HACHEY, LA PRESSE

Mamadou Saliou Kanté, directeur du REGAP+ en Guinée

Nous luttons contre la stigmatisation intériorisée. Nous voulons que la population guinéenne parle du VIH comme si elle parlait du paludisme ou du diabète : sans se gêner. Sinon, les gens vivront avec la maladie sans le dire et la contamination se poursuivra.

Mamadou Saliou Kanté, directeur du REGAP+ en Guinée

Prendre son destin en main

C’est à Jeremy Lewin, vingtenaire tout frais sorti du département de l’efficacité gouvernementale (DOGE) dirigé par Elon Musk, que la Maison-Blanche a confié la lourde tâche de réviser les façons de faire en matière d’aide américaine au développement international.

PHOTO SCOTT MCINTYRE, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Jeremy Lewin

Selon Jeremy Lewin, l’approche traditionnelle contribue à maintenir les pays pauvres dans la dépendance. Là-dessus, beaucoup d’observateurs, à droite comme à gauche, lui donnent raison. Même dans les pays qui bénéficient de cette aide, on plaide depuis longtemps pour un changement d’approche.

Mais… tout est dans la manière.

Oui, c’est possible de mettre un terme à l’aide étrangère, mais ça doit être progressif. Les pays doivent être préparés pour ça.

Le DAbass Diakité, secrétaire exécutif du Comité national de lutte contre le sida (CNLS) en Guinée

En matière de lutte contre le sida, le gouvernement guinéen fait de son mieux pour combler le cratère laissé par le torpillage de l’USAID, en fonction de ses moyens, ajoute-t-il. « Mais ça ne peut pas être à 100 %, parce qu’il y a d’autres priorités. »

PHOTO RICCI SHRYOCK, ARCHIVES BLOOMBERG

Le gisement de fer de Simandou

La Guinée n’est pas riche, mais n’est pas non plus dépourvue de ressources naturelles. Simandou, la plus grosse mine de fer du monde, vient d’y entrer en activité. Portée par le secteur minier, la croissance économique de ce pays d’Afrique de l’Ouest devrait bondir à 8,7 % en 2026, selon les dernières prévisions du Fonds monétaire international.

Les autorités doivent profiter de cette poussée et fournir les efforts nécessaires pour libérer la Guinée de sa dépendance à l’aide étrangère, estime Luc Innocent Touré, responsable d’une ONG qui a été soutenue pendant 20 ans par l’USAID. De toute façon, le pays n’a pas le choix. « Cette décision du président Trump devrait être l’occasion, pour les Africains, de prendre leur propre destin en main. »

Reculs dans la lutte contre le VIH/sida

69 %

des organisations signalent une capacité réduite de plus de moitié (services d’accompagnement pour les personnes vivant avec le VIH).

81 %

des organisations indiquent que les services de prophylaxie pré-exposition (PrEP, un traitement préventif très efficace) fonctionnent à moins de 50 % de leur capacité de janvier 2025.

56 %

des organisations indiquent que les réductions de financement ont affecté la disponibilité des approvisionnements.

Source : Coalition Plus, sondage mené auprès de 79 organisations dans 47 pays, janvier 2026


Consultez l’enquête de Coalition Plus

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