Ormuz : le Royaume-Uni et la France prépositionnent des moyens de guerre des mines

Le transport de chalands de débarquement auxiliaire britannique RFA Lyme Bay a appareillé de Gibraltar afin de se prépositionner vers le Moyen-Orient dans le cadre d’une éventuelle mission de chasse aux mines dans le détroit d’Ormuz et le golfe Arabo-persique. À son bord, notamment, de nouveaux systèmes dronisés conçus pour ce domaine de lutte. La projection de ces moyens intervient dans le sillage du projet de mission multinationale de sécurisation d’Ormuz porté par le Royaume-Uni et la France qui prépositionne elle aussi, dans la région, des moyens de guerre des mines.

La Royal Navy a annoncé le mardi 26 mai l’appareillage, le jour même, du RFA Lyme Bay depuis la base navale britannique de Gibraltar, où le bâtiment a été préparé en vue d’une éventuelle mission de guerre des mines. Faisant partie avec les Largs Bay (vendu en 2011 à l’Australie), Mounts Bay et Cardigan Bay des quatre TCD auxiliaires de la classe Bay mis en service en 2006 et 2007, le Lyme Bay, armé par la Royal Fleet Auxiliary avec une combinaison de 230 marins civils (70) et militaires (160), mesure 176.6 mètres de long pour 26.4 mètres de large et affiche un déplacement de plus de 16.000 tonnes en charge. Il peut atteindre la vitesse de 18 nœuds et franchir 8000 nautiques à 15 nœuds. Très polyvalent, il dispose d’importantes capacités logistiques : 1150 mètres linéaires permettant de transporter jusqu’à 150 véhicules, espaces pour 24 conteneurs, deux grues d’une capacité de levage de 30 tonnes, possibilité d’installer un grand ponton flottant par le travers… S’y ajoutent une vaste plateforme permettant d’accueillir un hélicoptère Chinook ou un convertible MV-22 Osprey, des logements pour 356 soldats (par exemple des Royal Marines) et un petit radier permettant d’accueillir des chalands de débarquement légers (un LCU Mk 10 de 29.8 x 7.7 mètres ou deux LCVP Mk5 de 15.7 x 3.5 mètres). Mais ce radier, qui communique directement avec les ponts garages, peut aussi servir à la mise en œuvre de drones de surface (unmanned surface vehicles – USV) et de drones sous-marins (autonomous underwater vehicles – AUV). 

Et c’est précisément dans cette configuration que le Lyme Bay est projeté au Moyen-Orient, où se trouve déjà le destroyer britannique HMS Dragon (type 45, spécialisé dans la défense aérienne). « Des embarcations sans équipage, des capteurs sous-marins et des sonars autonomes ont été chargés à bord du RFA Lyme Bay en prévision d’une éventuelle mission de chasse aux mines dans le détroit d’Ormuz. (Le RFA Lyme Bay) se prépare à servir de navire-mère pour la chasse aux mines avec cette technologie de pointe et à jouer un rôle central dans tout futur effort multinational visant à sécuriser cette voie navigable essentielle et à préserver la liberté de navigation », explique la marine britannique.

 

Un USV du programme MMCM ici équipé d’un sonar remorqué. 

 

Le Lyme Bay a quitté Gibraltar avec à son bord plus de 100 experts en chasse aux mines du Diving and Threat Exploitation Group (DTXG) et du Mine and Threat Exploitation Group (MTXG) de la Royal Navy pour opérer la flotte d’engins autonomes. La nature des systèmes embarqués n’est pas précisée mais il y a probablement, dans le lot, des engins livrés par Thales dans le cadre du programme franco-britannique MMCM, à savoir des USV de 12 mètres de long mettant en œuvre un sonar remorqué à immersion variable T-SAM équipé d’une antenne Samdis. Dans le cadre de MMCM, trois AUV du type A27 d’Exail équipés du même sonar à synthèse d’ouverture ont aussi été réceptionnés par la Royal Navy, tout comme la Marine nationale. Ces moyens font partie des rares engins projetables à ce stade, grâce au e-POC (expeditionary-Portable Operations Center) de Thales, qui permet de gérer les drones et leurs missions. Il s’agirait à ce jour du seul système de mission pour guerre des mines robotisée qualifié aux standards OTAN. On notera que la Royal Navy, qui a dans ce domaine une démarche plus exploratoire que la Marine nationale, teste également d’autres solutions de drones. 

 

Le HMS Stirling Castle avec un USV du programme MMCM. 

 

Ces engins ont, d’abord, été testés depuis la terre, avant d’être embarqués sur le HMS Stirling Castle, un ancien navire de service à l’offshore racheté en 2024 et converti pour expérimenter les nouveaux systèmes robotisés de guerre des mines. Construit en 2013, l’ex-Island Crown, long de 96.8 mètres pour une largeur de 20 mètres et un déplacement de 6000 tonnes, est opérationnel depuis le printemps 2025. Si ce navire n’a pas été mobilisé pour la mission au Moyen-Orient, c’est qu’il s’agit toujours d’une plateforme aux normes civiles, dépourvue d’armement et, si les standards de sécurité à bord des navires offshores sont très élevés, ces bateaux ne sont pas conçus pour résister à des avaries de combat. Or, le détroit d’Ormuz est aujourd’hui une zone particulièrement dangereuse. D’où le choix d’un bâtiment militaire construit dans cette optique et doté de moyens d’autodéfense, le Lyme Bay disposant notamment de deux systèmes multitubes Phalanx, deux canons téléopérés de 30 mm, des mitrailleuses et des lance-leurres, avec aussi la possibilité d’embarquer des systèmes de missiles antiaériens légers. 

 

Le RFA Lyme Bay en 2018.

 

Le choix d’un TCD du type Bay est d’autant plus logique compte tenu des capacités et de la polyvalence de ces unités, qui ont d’ailleurs déjà été employées en tant que plateforme de soutien et de commandement (avec un état-major embarqué) à un groupe de chasseurs de mines. Et il était déjà prévu que le Lyme Bay puisse servir à la projection des nouveaux drones de guerre des mines, en attendant la construction d’unités spécialisées. « Le gouvernement a annoncé en début d’année que le Lyme Bay serait placé en état de préparation renforcée et servirait ensuite de navire-mère à mesure que la Royal Navy intensifierait ses capacités de chasse aux mines », rappelle la Royal Navy, qui aligne toujours une flottille de chasseurs de mines traditionnels. Elle compte encore dans ses rangs cinq unités de la classe Hunt (60 x 9.8 mètres, 750 tpc) mises en service entre 1981 et 1985 (huit autres ont été vendus ou déjà désarmés) et un ultime bâtiment du type Sandown (52.5 x 10.9 mètres, 600 tpc) datant de 2000, sur les douze que comptait à l’origine la flotte britannique. 

 

Chasseur de mines britannique de la classe Hunt. 

 

Les moyens de la Royal Navy dans ce domaine de lutte sont donc actuellement dans un creux, les systèmes robotisés, très prometteurs mais qui ne sont pas encore complètement opérationnels, n’ayant pas permis à ce stade de remplacer une flotte de chasseurs de mines divisée par quatre en l’espace de 25 ans. 

La situation est un peu meilleure, mais à peine, pour la Marine nationale, qui dispose encore, à ce jour, de huit de ses chasseurs de mines tripartites (CMT), dont elle a compté jusqu’à treize exemplaires. Ces bâtiments de 51.4 x 8.9 mètres et 615 tpc ont été mis en service entre 1984 et 1988 pour sept d’entre eux (Andromède, Pégase, Croix du Sud, L’Aigle, Lyre, Céphée, Capricorne), le Sagittaire étant plus récent (1996) car ayant remplacé une précédente unité éponyme vendue au Pakistan. Normalement, l’Andromède doit être retirée du service cet été, mais cette unité fait partie des moyens de guerre des mines prépositionnés par la Marine nationale au Moyen-Orient. Elle en a pris la direction il y a quelques semaines, depuis Toulon (où ce bâtiment basé à Brest est arrivé début avril), avec la Lyre, pour rejoindre dans un premier temps la Méditerranée orientale, avant de passer probablement en mer Rouge pour se rapprocher du golfe d’Aden et donc l’Ormuz. Le groupe aéronaval emmené par le porte-avions Charles de Gaulle évolue déjà dans cette zone. 

 

Le CMT français Andromède. 

 

Les CMT français mettent en œuvre des plongeurs démineurs et des robots téléopérés PAP 104 dotés d’une caméra pour l’identification des mines et pouvant déposer une charge explosive pour les neutraliser. Construits en matériau composite, qui est amagnétique, ces bâtiments sont conçus pour évoluer au milieu des champs de mines, qu’ils détectent grâce à leur sonar de coque DUBM-21E. La Marine nationale dispose aussi de ses premiers systèmes robotisés dans le cadre du programme MMCM. Les deux premiers USV de série ont été livrés à Brest en décembre 2024 et octobre 2025, avec chacun un sonar remorqué T-SAM. S’y ajoutent, comme les Britanniques, trois drones sous-marins A27 remplissant les mêmes missions mais de manière plus discrète et plus profondément (300 mètres au lieu de 200 pour le sonar remorqué des USV). 

 

Déploiement d’un AUV du type A27 depuis la Thétis. 

 

Une première capacité opérationnelle doit être prononcée cette année par la Marine nationale pour ce tandem, dont la mission initiale sera de surveiller les chenaux d’accès à la base navale de Brest et celle de l’Ile Longue, en remplacement des anciens bâtiments remorqueurs de sonars (BRS). Cinq autres USV doivent être réceptionnés d’ici la fin 2027 par la nouvelle Flottille de lutte contre les mines (FLCM). Les drones de surface sont aujourd’hui déployés depuis la terre et téléopérés via un centre (POC) installé à Brest et employant le système de mission M-Cube de Thales. Il en va de même pour l’e-POC, qui permet comme on l’a vu de projeter ces drones, à l’étranger ou sur des navires. 

Le programme des nouveaux bâtiments de guerre des mines (BGDM), conçus pour mettre en œuvre des drones, ayant été repoussé, la Marine nationale embarquera dans un premier temps ses systèmes robotisés sur deux navires civils qui vont être affrétés à compter de 2027 et 2028, à l’image de ce que la Royal Navy a fait avec le Stirling Castle. Ces Plateformes modulaires de guerre des mines (PMGM) seront employées en attendant la livraison des BGDM, dont six exemplaires devraient rejoindre la flotte entre 2031 et 2037. Mais à l’instar des Britanniques, il s’agit surtout de missions au large des côtes françaises, ces moyens civils n’ayant pas vocation à être engagés dans des opérations expéditionnaires en zones dangereuses. La Marine nationale pourra cependant projeter ses drones par voie aérienne et les employer depuis un point d’appui terrestre. 

Pour la région du Golfe Arabo-persique, c’est naturellement la base navale d’Abu Dhabi qui était pressentie depuis des années en cas de besoin. Mais elle est inemployable depuis le déclenchement de l’intervention américano-israélienne contre l’Iran, le 28 février. Le point d’appui français le plus proche est Djibouti, ce qui fonctionne pour les chasseurs de mines mais est trop éloigné pour des drones à l’autonomie insuffisante pour de telles distances. Les drones nécessitent en plus d’être téléopérés, donc avoir un poste de contrôle et une capacité de récupération à proximité, ainsi que des moyens pour les protéger. Car on ne donnerait pas cher d’une flottille d’USV laissée seule au milieu du détroit face aux moyens d’action iraniens. Un cas de figure intéressant quant aux limites de cette capacité sur les théâtres d’opérations extérieurs. 

Autre problème : si la capacité robotisée à détecter et classifier des mines est désormais acquise, celle relative à leur neutralisation n’est pas encore opérationnelle. Autrement dit, si ces drones parviennent à débusquer des menaces, il faudra envoyer des plongeurs démineurs pour les identifier et les détruire. Une fonction qui, dans le cadre de MMCM, doit être assurée par un robot sous-marin téléopéré (remote operated vehicle – ROV) doté de caméras et d’un bras pour déposer jusqu’à trois charges au cours d’une même plongée. Ce robot est déployé par l’USV en lieu et place du sonar remorqué. 

 

Essais de déploiement du ROV depuis l’USV. 

 

Quoiqu’il en soit, les moyens de guerre des mines mobilisés par la France et le Royaume-Uni ne constituent à ce stade que des pré-positionnements. Paris et Londres l’ont martelé, si la mission multinationale voit le jour, elle sera purement défensive et ne pourra être mise en place qu’en cas de cessez-le-feu durable et avec l’assentiment des belligérants. « En consultation avec les États concernés et le secteur maritime, cette mission aura pour objectif de soutenir le trafic maritime civil, d’offrir des mesures de réassurance aux opérateurs du transport maritime et de mener des opérations de déminage. Les opérations ne débuteront que dans un environnement permissif et dans le plein respect du droit international ainsi que des constitutions nationales », peut-on lire dans une déclaration conjointe de 27 pays à propos de cette mission militaire multinationale publiée le 27 mai. 

Les conditions ne sont pas à ce jour réunies. De plus, aucune preuve de minage du détroit d’Ormuz n’a pour l’instant été apportée, ce passage stratégique entre le Golfe et l’océan Indien restant praticable puisque des navires de commerce continuent d’y transiter malgré les contraintes. L’initiative franco-britannique, autour de laquelle ont discuté une quarantaine de pays de tous les continents ces dernières semaines, est avant tout diplomatique. Les moyens navals mis sur la table ont vocation à créer une dynamique et à prouver une détermination politique quant à la réouverture complète d’Ormuz et un transit libre de toute entrave pour le commerce maritime, conformément au droit international. Et si d’aventure, la situation devait encore s’envenimer et que cette fois les Iraniens minent pour de bon le détroit, selon les conséquences sur l’économie mondiale et les approvisionnements en carburant, Britanniques et Français disposeront déjà sur place de capacités pour intervenir. Sachant, dans tous les cas, que les moyens de guerre des mines, par essence vulnérables, devront, s’ils sont activés, être protégés pendant qu’ils travaillent, par des frégates et une couverture aérienne. 

 

Un USV du type Inspector 125 d’Exail équipé d’un AUV du type A18-M. 

 

En plus des Américains, d’autres systèmes robotisés pourraient cependant, en dehors de l’initiative multinationale, être employés depuis le Golfe Arabo-persique, où certains pays cherchent à se doter de cette capacité. Le groupe français Exail a notamment vendu récemment ses solutions à des clients régionaux. Ils n’ont pas été officialisés mais il s’agit vraisemblablement des Émirats Arabes Unis et de l’Arabie Saoudite, d’autres étant semble-t-il intéressés. L’industriel pourrait donc leur livrer en urgence des systèmes, son catalogue comprenant l’USV Inspector 125 conçu pour embarquer différentes charges utiles : un sonar remorqué T18-M ou un drone sous-marin A18-M pour la détection et la classification des mines, ou dans une autre configuration des ROV Seascan et K-Ster, le premier pour l’identification et le second pour la destruction. Un ensemble qui a été commandé pour la première fois, en 2019, par la Belgique et les Pays-Bas afin d’équiper leurs douze nouveaux chasseurs de mines de la classe City (82.3 x 17 mètres, 2800 tpc) conçus par Naval Group et produits par Kership. Les deux premiers bâtiments (Oostende et Vlissingen) ont été livrés en novembre 2025 et février 2026, suivis par leurs drones. 

 

Le Vlissingen. 

 

Mais ces nouveaux moyens ne sont pas encore opérationnels et, si certaines briques de la « tool box » sont déjà éprouvées, comme l’AUV et les ROV, ce n’est pas le cas de l’ensemble du système. Et dans tous les cas, les produits d’Exail comme ceux de Thales feront face aux mêmes contraintes opérationnelles, si ce n’est pour le premier les aspects liés aux distances d’intervention, bien plus réduites si les engins sont déployés depuis des pays riverains. 

La crise au Moyen-Orient pourrait ainsi servir à mettre à l’épreuve ces nouveaux équipements très innovants dans des conditions opérationnelles difficiles, permettant enfin de voir s’ils répondent aux promesses. Et si ce n’est pas le cas, ou pas entièrement du moins, il y aura toujours les bons vieux chasseurs de mines et l’expertise des plongeurs démineurs. Ces derniers ne sont de toute façon pas prêts de disparaitre, les robots, si intelligents et perfectionnés soient-ils, ne pouvant gérer toutes les situations.   

© Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.  

 

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