La nouvelle chasse récréative au phoque suscite de l’espoir au Nouveau-Brunswick. Des pêcheurs de homard y voient une façon de faire leur part, alors que le phoque dévore leur ressource. Mais c’est une chasse difficile et périlleuse. Contrairement au Québec et à Terre-Neuve-et-Labrador, cette pratique n’est pas dans la tradition des pêcheurs côtiers qui doivent tout apprendre.
Nous avons accompagné le capitaine Denis Haché et son équipage lors d’une sortie dans la Baie-des-Chaleurs le 25 avril.
Au quai de Petit-Rocher, l’équipage du homardier Le William s’affaire à préparer le bateau pour cette dernière journée de chasse au phoque du printemps. Des harpons, une chaloupe, une carabine calibre 22-250 et une table de soutien sont embarqués.
Le capitaine pêcheur de homard, Denis Haché, et trois membres d’équipage sont à bord. Ils sont accompagnés de Tina Sonier, la coordinatrice du projet pilote pour l’Union des pêcheurs des Maritimes.
On a une petite vague du noroît. Pour la chasse au phoque, ça nous prend la mer aussi calme que possible
, observe le capitaine, qui en est à sa deuxième année de chasse.
Le homardier Le William est amarré au quai de Petit-Rocher, s’apprête à partir. Mais cette-fois, on espère ramener un phoque au lieu du homard.
Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach
Mon but est de remplir mon quota de licence alimentaire. C’est six [phoques adultes] annuels. Y’en reste cinq à pogner, c’est du pain sur la planche
, admet Denis.
Les bancs de harengs, garde-manger des phoques

Dans le haut de la baie, on croise une bande de fous de Bassan qui plongent en piqué dans l’eau pour se nourrir de hareng.
Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach
Le William met le cap sur l’Île aux Hérons, au milieu de la baie des Chaleurs. Il y a beaucoup de hareng à cet endroit, dont se nourrissent les phoques.
Le capitaine cherche une banquise, qui se fait rare et est de plus en plus mince en cette fin d’avril.
On veut de la glace, ils sont beaucoup moins nerveux, en train de digérer au soleil et c’est plus facile de les approcher. Dans l’eau, c’est vraiment difficile et ce n’est pas une bonne idée. S’il n’a pas d’air, il va prendre le fond, il va caler tout de suite.

Denis Haché pointe les bancs de hareng sur son sonar. « On appelle ça des mouvées dans notre langage ». En plus du homard, il pêche le hareng depuis 26 ans.
Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach
En plus d’être pêcheur de homard, Denis est aussi détenteur d’un permis commercial de hareng de printemps. Mais cette pêche est fermée depuis 2022 en raison de changements environnementaux, de la prédation par d’autres espèces comme le phoque gris, ainsi que du faible taux de développement et de survie des larves.
Cette fermeture a eu un impact énorme pour lui, car le hareng est utilisé comme appât pour la pêche au homard.
Avant ça, on n’achetait pratiquement pas d’appât et puis maintenant on est revenu à une dépense de 50 000, 65 000 dollars [par année]
, raconte le capitaine.
On sait qu’un phoque va manger des tonnes et des tonnes de poisson par année. Une grosse masse de phoques qui se ramasse dans la baie [va manger] le hareng et le maquereau plus tard en saison.
Le biologiste de Pêches et Océans, Jean-François Gosselin, confirme que les populations de phoques sont plus importantes qu’elles l’étaient dans le passé.
Pour le phoque gris dans le sud du golfe, le phoque du Groenland possiblement aussi, il y a des évidences qu’il y a des impacts sur les stocks de poissons commerciaux
, affirme-t-il.
Jean-François Gosselin explique que le phoque gris est passé de 100 000 individus en 1990 à 366 000 environ en 2021.

Un troupeau de phoques gris dans le golfe du Saint-Laurent. Au Nouveau-Brunswick, les chasseurs ne sont autorisés à prendre que six individus par année, ce qui n’est pas suffisant pour limiter la prédation de cet animal, estiment des pêcheurs.
Photo : Gil Thériault
La population du phoque du Groenland, bien que plus abondante, est cependant en baisse ces dernières années et se situe aux alentours de 4,4 millions d’individus.
Mais dans la région, les phoques n’ont presque pas de prédateurs. Les chercheurs ont observé des cicatrices de grands requins blancs sur des phoques gris, mais pas sur ceux du Groenland, explique M. Gosselin.
Sur l’eau, les pêcheurs voient bien les effets de la présence des phoques.
L’homme de pont Mathieu Boudreau se rappelle avoir été obligé de jeter à la mer les restes d’un flétan de plus de 50 kilos. La ligne a juste été à l’eau deux heures et lorsque qu’on l’a remontée, il y avait peut-être trois flétans mangés par les phoques. Il restait juste la tête
, s’exclame-t-il.

Les restes d’un flétan pêché par Denis Haché et son équipage le 7 juillet 2025. Un flétan peut se détailler entre 10 et 15 dollars le kilo.
Photo : Denis Haché (contribution)
Leur engouement pour la chasse au phoque vient de là aussi. Ils ont l’impression de faire leur part.
Je serais partisan d’une chasse commerciale pour développer un marché et puis il y a quelque chose à faire avec ça, ils le font ailleurs pourquoi pas ici
, croit Denis Haché.
Phoques en vue

Un phoque gris se montre discrètement, pas très loin d’un banc de hareng.
Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach
L’équipage observe quelques phoques dans l’eau pas très loin du bateau. Ils sont curieux
, pense Sara Haché, la fille de Denis.
On pêche le homard, le hareng, le flétan, le thon, on est des gros maniaques de chasse. On va à l’orignal, au chevreuil, à la perdrix. Là, combiner la chasse et la pêche ensemble c’est juste formidable
, se réjouit Sara Haché, qui participe à sa deuxième sortie avec son père, le capitaine Denis Haché.

Sara Haché suit son père lors de sa sortie de chasse au phoque. Elle aspire à prendre les rênes de l’entreprise de pêche familiale un jour.
Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach
L’Union des pêcheurs des Maritimes milite depuis des années pour l’ouverture de cette chasse. Actuellement, la très grande majorité des détenteurs de permis sont des pêcheurs de homard.
C’est nos pêcheurs qui voient les populations de phoques augmenter et puis ils savent les impacts que ça a. Tu peux ouvrir une trappe à homard et le contenu est complètement mangé. On a des vidéos qui le prouvent. C’est les pêcheurs commerciaux qui sont frappés par la population abondante de phoques
, fait valoir la coordinatrice du projet pilote pour l’Union des pêcheurs des Maritimes, Tina Sonier.

Il n’y a plus de banquise dans la baie, mais on aperçoit une petite colonie d’une douzaine de phoques sur la côte de l’Île aux Hérons. Il faut bien les identifier, car les chasseurs peuvent ramener seulement du phoque gris ou du Groenland.
Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach
Pour participer à la chasse récréative, il faut être chasseur qualifié, avoir un permis de possession et d’acquisition d’armes à feu et avoir suivi la formation obligatoire pour savoir comment abattre un phoque sans cruauté, soit l’abattage en trois étapes.
C’est vraiment la façon la plus humaine de tuer un phoque
, explique Tina, au courant que cette chasse n’a pas toujours eu bonne presse.
La clé c’est l’éducation. Je suis la première qui va être là pour la sauvegarde des animaux. Le monde qui me connaît le sait. On me pose la question : pourquoi la chasse? Ben si je mange de la viande d’orignal, pourquoi je mangerais pas du phoque?
, fait-elle remarquer.

Denis a besoin de stabilité pour son tir. Il essaye différentes positions : à partir de la cabine du bateau, sur le pont avec une table de soutien, à l’arrière sur le pont, puis couché sur le côté du bateau.
Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach
Denis sort sa carabine et recherche un angle d’approche, il calcule la distance. Il va tirer du bâteau. Cent quarante verges, c’est une bonne distance. C’est juste aussi faut se faire un plan pour aller le chercher après
, rappelle-t-il.
C’est difficile, il y a du vent, juste un peu trop. Il faut positionner le bateau dans le même sens que le courant, tout en s’assurant qu’il y a assez de profondeur pour ne pas s’échouer.
Malgré tout, Denis tire un premier coup de feu sur un phoque dans l’eau, mais le manque. Ma balle a fessé un peu bas. D’habitude, il y a du sang sur l’eau.
Avec son deuxième coup de feu, il atteint un phoque gris sur la côte. Il tire quelques autres fois pour s’assurer de l’abattre.
L’équipage se serre les mains et applaudit, mais les réjouissances sont de courtes durées.
Le phoque bouge encore, il est blessé et arrive à s’échapper sous la glace.

Le phoque gris s’est échappé et a glissé sous la banquise. Impossible d’y aller avec le bateau en raison de la profondeur. Il reste la chaloupe, mais la mission est périlleuse, il y a trop de courant et l’épaisseur de la glace n’est pas sécuritaire.
Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach
Pour moi il a calé, il a calé pis là il est sous la glace
, s’exclame-t-il en jurant. S’il est dessous cette banquise-là, on ne pourra jamais le sortir de là.
Les hommes de pont tenteront à plusieurs reprises de ramener l’animal qui est probablement mort, mais c’est trop dangereux.

Les hommes de pont vont mettre la chaloupe à l’eau pour aller chercher le phoque avant de se raviser, c’est trop dangereux tranchera le capitaine.
Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach
Je prends pas de chance pour envoyer mes gars là-bas. J’ai peur de la glace et on ne pourra pas aller les chercher si quelque chose arrive
, se résigne le capitaine, mécontent.
C’est vraiment pas la chose que je voulais montrer. Qu’est-ce qui est décevant, c’est de le laisser là, j’aime vraiment pas ça, c’est pas dans mes habitudes.
Conformément au Règlement sur les mammifères marins de Pêches et Océans, il est demandé à quiconque tue ou blesse un mammifère marin de faire un effort raisonnable pour le sortir de l’eau sur-le-champ.
On écrit une nouvelle chasse
Dans 10 ans, ce sera probablement différent parce qu’on aura pris de l’expérience et probablement développé un marché et un savoir-faire et les autres vont vouloir embarquer.

C’est l’heure des constats pour l’équipage. « On apprend peut-être qu’on est trop tard dans la saison pour faire ce genre de chasse-là, ça je pense que je viens de réaliser ça » confie Denis.
Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach
Il réalise qu’il n’aurait pas dû attendre si tard pour aller chasser. Il aurait fallu le faire quand il y avait des banquises tout autour
, dit-il.
Malgré tout, Tina Sonier estime que c’est un succès, parce que chaque sortie est une occasion d’apprentissage.
Parce qu’on a trouvé des phoques, on a appris quelque chose, la prochaine fois ce sera mieux.

Tina Sonier est conseillère aux pêches à l’Union des pêcheurs des Maritimes et coordonne la chasse récréative avec Pêches et Océans.
Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach
Tina espère que Pêches et Océans rendra le projet pilote permanent et qu’un jour, la pêche deviendra commerciale.
C’est sûr qu’on vise une chasse commerciale. Nos pêcheurs commerciaux veulent rentabiliser la chose. Pas seulement aller chasser deux phoques.
Ça fera pas la différence sur les stocks de poissons, avoir 20 phoques de moins dans le golfe du Saint-Laurent.
En attendant, les efforts d’éducation se poursuivent.
En mars dernier, une vingtaine de pêcheurs de l’Union des pêcheurs des Maritimes et des agents de pêches étaient réunis à Tracadie pour apprendre les rudiments du dépeçage d’un loup marin. L’objectif de l’atelier est d’apprendre à utiliser toutes les parties du phoque.

Pour inciter les gens à aller chasser le phoque, il faut créer l’engouement et ça passe l’appréciation, selon le boucher et chasseur des Îles-de-la-Madeleine Réjean Vigneau. Il donnait un atelier le 9 mars 2026 à Tracadie à des pêcheurs de homard du Nouveau-Brunswick sur la façon d’apprêter un loup marin tout en minimisant les pertes.
Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach
On y retournera!
L’année prochaine on va aller aux Îles-de-la-Madeleine avec l’équipage pour participer à la chasse commerciale et aller voir
, conclut Denis Haché, qui a bien l’intention de poursuivre la chasse dans le futur.
Au cours de cette saison, qui se terminait le 25 avril, seulement trois phoques ont été capturés sur les côtes du Nouveau-Brunswick.
L’un d’eux est celui de Denis Haché, chassé dans les derniers jours du mois de mars. Un gros 482 livres, un gris, on l’a pogné entre Belledune et Jacket River sur les banquises
, dit-il.
Pêches et Océans Canada affirme travailler avec les provinces et d’autres intervenants sur des solutions visant à élargir l’accès à la chasse au phoque à usage personnel.
Le ministère souligne que les informations recueillies au cours des projets pilotes sont nécessaires pour l’informer en vue d’une expansion potentielle de la chasse.

Sara et Denis Haché posent au quai de Petit Rocher avec le phoque gris chassé le 18 avril dans la Baie des Chaleurs.
Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach
Sara Haché pense que cette chasse a le potentiel d’être aussi importante que les autres chasses au phoque au Canada un jour. Avec la fourrure des phoques chassés l’an dernier, elle explique qu’ils ont fait des tapis.
Mon frère avait froid cet hiver quand on est allé à la pêche à la glace et on l’a mis sur lui
, relate Sara en souriant.
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