: Témoignages « Il y a de fortes chances que ce soit notre dernier Olympia » : après le boycott des salles de Vincent Bolloré par Dominique A, des professionnels de la musique en pleine interrogation

Le musicien aux trente années de carrière a décidé fin avril de ne plus se produire dans les salles de concert appartenant au milliardaire d’extrême droite. Artistes, labels, producteurs… Plusieurs professionnels réagissent à cette prise de position et s’interrogent sur une prise de conscience plus large.

Une annonce assez rare pour être remarquée. Plusieurs acteurs de la filière musicale française contactés par franceinfo s’interrogent depuis la prise de position de Dominique A, fin avril, qui a décidé de ne plus jouer dans les salles de concert appartenant à Vincent Bolloré, comme l’Olympia ou le Casino de Paris. « Le milliardaire d’extrême droite met tout en œuvre pour que le Rassemblement national accède au pouvoir, de manière de plus en plus volontariste », avait expliqué l’artiste sur ses réseaux sociaux.

« Je trouve que c’est une réaction complètement appropriée », défend Mathieu Dassieu, saxophoniste du groupe Danakil et directeur du label indépendant Baco. « Quand on connaît les conséquences de l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite sur la culture et donc les industries culturelles, ça me paraît normal que des artistes, producteurs, festivals, salles de spectacle puissent se positionner contre cette ‘bolloréisation’ de la société. »

« J’ai été soulagée, en un sens, que ce soit lui qui commence à prendre la parole sur le sujet parce qu’aujourd’hui, c’est difficile de travailler dans un environnement qui n’est pas en lien avec une des structures Bolloré », abonde la musicienne Léonie Pernet, signée chez le label indépendant InFiné. « Vincent Bolloré n’est pas un propriétaire de médias et de salles comme les autres, c’est aujourd’hui le vecteur principal et le financeur principal de la promotion de l’extrême droite », ajoute-t-elle.

« On a juste besoin de gens qui ont du courage pour montrer un peu la voie. Dominique A l’a fait. »

Léonie Pernet, musicienne

à franceinfo

Jouer ou ne pas jouer à l’Olympia, la question n’est pas toujours simple à trancher, notamment en raison du prestige historique associé à la salle. « J’ai fait l’Olympia il y a environ un mois et je me suis posé beaucoup de questions. C’était mon premier, poursuit Léonie Pernet. Quand on fait un Olympia et que ça se passe bien, la question c’est : quand est-ce qu’on fait le deuxième ? On s’est dit qu’on ne ferait pas de deuxième dans ce contexte-là. Entre-temps, il y a eu Grasset. Et puis il y a la présidentielle 2027 qui arrive. »

En décembre 2026, le groupe de reggae Danakil doit se produire dans la mythique salle parisienne. Une dernière date après une tournée de plus de 150 concerts, une façon de finir en beauté, comme pour de nombreux artistes qui ont la chance d’y passer. « Economiquement, pour nous, c’est quasiment impossible de tout annuler parce que ça aurait des conséquences financières sur notre structure et sur le groupe, reconnaît Mathieu Dassieu. En revanche, il y a de fortes chances que ce soit notre dernier Olympia. » Contacté, le groupe Canal+, qui détient l’Olympia depuis 2024, n’a pas répondu à nos sollicitations.

Un artiste peut-il se passer de certaines salles, aussi emblématiques soient-elles ? « C’est toujours possible de faire différemment, d’aller dans des salles plus petites, quitte à faire des séries de dates, pourquoi pas se rapprocher d’un théâtre de ville, assure Aurélie Thuot, directrice d’Adone Productions, qui produit des spectacles et des tournées, notamment pour les Fatals Picards. Pour autant, c’est toujours plus facile de faire autrement quand on a déjà une grosse notoriété que quand on n’en a pas. »

« Pour évoluer dans une carrière, il y a certaines étapes qui sont un peu indispensables. Mais ça peut devenir une vraie force que de communiquer sur le fait qu’on ne passe pas dans certains lieux. »

Aurélie Thuot, directrice d’Adone Productions

à franceinfo

« Le faire en conscience, c’est déjà un vrai point, mais parfois, oui, on agit aussi avec nos contradictions, concède la productrice. Parfois, on peut faire le choix de louer ou pas une salle, mais si, stratégiquement, ça peut avoir un intérêt de le faire, il faut quand même savoir vivre dans cet écosystème ».

Prendre conscience des moindres rouages de cet écosystème peut prendre du temps, en particulier parmi les artistes. Le saxophoniste Thomas Dassieu le reconnaît, il a fait le lien avec le propriétaire de l’Olympia grâce aux cartographies publiées par le Syndicat des musiques actuelles (SMA). Ces visuels, régulièrement mis à jour, documentent qui possède quoi dans la galaxie de la musique live. Une manière d’alerter plus largement sur la concentration toujours plus forte du secteur, qui inclut d’autres mastodontes comme les américains AEG et Live Nation, ou encore Combat, le groupe du patron de presse Matthieu Pigasse. « Pour certains artistes, comme pour n’importe quel citoyen, ce n’est pas forcément limpide, ce n’est pas encore quelque chose de très visible, donc c’est intéressant de pouvoir commencer à le mettre en lumière et le conscientiser », estime Aurélie Thuot.

« On est dans une filière interdépendante, où le disque dépend des médias, les médias dépendent du live, le live dépend du disque, explique Stéphane Krasniewski, président du SMA et directeur du festival Les Suds, à Arles. C’est un cercle vertueux mais il peut être déséquilibré, comme c’est le cas aujourd’hui avec des empires tels que celui de Vincent Bolloré. Mais ce n’est pas le seul, il y en a d’autres qui viennent perturber ce fragile équilibre. Ça met les artistes, les organisateurs de spectacles dans des positions extrêmement délicates. Comment concilier un engagement éthique, une volonté de respecter certaines valeurs avec notre art ? »

« Nous sommes très inquiets de ces phénomènes d’intégration verticale d’un capitalisme idéologique qui conduisent à exclure les acteurs ‘non-alignés’ indépendants. »

Alexandre Cazac, cofondateur du label InFiné

à franceinfo

Certains s’interrogent sur la meilleure façon de mobiliser l’opinion publique. « Peut-être qu’il faut d’autres Dominique A ? Peut-être qu’il faudrait une Angèle, un Etienne Daho, une Clara Luciani ? Des gens d’âges différents qui ont des publics un peu différents et qui prennent la parole un peu plus fort », suggère Alexandre Cazac, cofondateur d’InFiné et administrateur de la Félin, une fédération qui représente de nombreux labels et distributeurs indépendants.

Le Syndicat des musiques actuelles et d’autres organisations de la filière ont récemment lancé une campagne pour convaincre des festivals, des salles, des producteurs ou encore des artistes de défendre une plus grande diversité culturelle, « une richesse qu’on risque de perdre si jamais le marché suit cette tendance de la concentration dans les mains de quelques grands groupes », conclut le président du syndicat.


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