« Une manière de ralentir le présent » : pourquoi la génération Z se tourne-t-elle de plus en plus vers le passé ? – Edition du soir Ouest-France
Entre urgence climatique, saturation numérique et quête de sens, des jeunes de la génération Z se tournent de plus en plus vers le passé. Une tendance qui s’observe autant dans la mode que dans les loisirs et les modes de vie. Mais alors, pourquoi ces jeunes idéalisent-ils des époques qu’ils n’ont jamais vécues ? Nous avons posé la question à Elodie Gentina, docteure associée à IESEG School of Management et directrice de EG Consulting, cabinet spécialisé sur la génération Z.
Sur TikTok, Instagram ou Pinterest, de plus en plus de jeunes semblent fascinés par des codes esthétiques d’un autre temps. Des recettes de grand-mère aux looks vintage, en passant par le retour du tricot, des disques vinyles ou encore de la vaisselle ancienne, des jeunes de la génération Z semblent regarder en arrière pour mieux avancer. Une inversion surprenante, alors même que ces codes étaient auparavant jugés « ringards » par les plus jeunes, comme le souligne un article de Radio Nova.
Derrière cette nostalgie se cache en réalité une génération en quête d’identité, de sens et de repères rassurants, dans un contexte de multi-crises et d’anxiété.
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Une quête de sens plus qu’une simple nostalgie
Pour la chercheuse Élodie Gentina, ces jeunes « ne sont pas seulement nostalgiques, ils sont surtout en quête de sens ». Par exemple, écouter Nirvana sur un vinyle, explique-t-elle, permet « de faire l’expérience d’un objet avec une temporalité différente. C’est aussi une manière de ralentir le présent ».
Ce besoin de ralentir se retrouve dans les pratiques quotidiennes. Comme pour redécouvrir un rapport plus lent et attentif à certaines choses. Flavie, 26 ans, évoque par exemple son attrait pour les vinyles : « On consomme la musique différemment, c’est une écoute plus active puisqu’il faut changer de face régulièrement et prendre soin des disques. » D’autres privilégient des activités ou loisirs. Maud, 24 ans, exprime au sujet de sa pratique de la pétanque : « Ça me permet de ralentir et de m’ancrer dans le moment présent. »
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Se singulariser dans un monde uniformisé
Dans un monde où tout est accessible instantanément, cette génération cherche à se définir. « Aujourd’hui, ils ont un accès direct à tout, tout se mélange et tout circule très vite, et c’est devenu difficile de se singulariser », analyse Élodie Gentina. S’approprier les codes d’une époque passée devient alors « une manière de se créer une identité plus stable et plus incarnée ».
Elle insiste sur cette dimension : « S’attacher à l’univers des années 1990 ou 2000, en reprendre les codes esthétiques, c’est une façon de construire une identité qui résiste à l’immédiateté. »
Cette quête s’inscrit dans une période de vie élargie. Aujourd’hui, « l’adolescence s’étend de 10 à 20-22 ans », précise la chercheuse. Dans cet entre-deux, les jeunes cherchent activement à se définir, à travers des références qu’ils choisissent et réinterprètent.
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Le poids d’un présent anxiogène
Si la génération Z regarde en arrière, c’est aussi parce que le présent inquiète. Guerres, pandémie, crise climatique ou surcharge informationnelle, le contexte global les pèse lourdement. « Quand on parle de la jeunesse aujourd’hui, on parle beaucoup de santé mentale », souligne Élodie Gentina. « 50 % des jeunes sont inquiets vis-à-vis de leur avenir ».
Dans ce climat anxiogène, « se replonger dans des époques passées permet de retrouver une forme de sérénité », explique la chercheuse. Elle ajoute que ces références fonctionnent comme des points d’ancrage dans un monde perçu comme instable.
Les témoignages vont dans ce sens. Lylou, 24 ans, confie au média Actu : « Avant, la vie était plus simple […] je veux au maximum me rapprocher de ce mode de vie. » De son côté, Mathis, 19 ans, évoque « une vraie authenticité » dans les relations d’autrefois.
Pour Élodie Gentina, la question centrale est claire : « Comment les jeunes utilisent-ils le passé pour répondre à leurs propres tensions d’aujourd’hui ? »
Vivre dans un monde sans numérique
L’une des dimensions les plus marquantes de cette nostalgie concerne la technologie. De nombreux jeunes fantasment une époque sans smartphones ni réseaux sociaux.
Selon une enquête citée par Courrier International, « 60 % des jeunes de la génération Z voudraient retourner à une époque où personne n’était connecté ». Le psychologue Clay Routledge souligne le paradoxe à l’hebdomadaire français : « Ils ne sont pas nostalgiques de leur passé, mais d’une époque qu’ils n’ont pas vécue. »
Cette ambivalence se retrouve dans les usages. Si la génération Z maîtrise parfaitement le numérique, elle en paie aussi les frais. Élodie Gentina évoque notamment un contexte marqué par la « nomophobie », cette peur d’être séparé de son téléphone, ainsi qu’une forte sursollicitation numérique qui alimente un climat anxiogène. Dans cet environnement où « tout circule », les jeunes peuvent ressentir une forme de saturation.
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« Se construire une boussole pour ne pas se perdre »
Pour Élodie Gentina, la clé de compréhension réside dans le rapport au temps. « Avant, le temps était vertical, avec des étapes bien définies, l’éducation, le travail, le mariage, la retraite. » Aujourd’hui, « il est devenu circulaire », explique-t-elle.
Grâce aux plateformes numériques, « toutes les époques coexistent en un clic ». Les jeunes peuvent ainsi naviguer entre différentes périodes et s’approprier leurs codes. « Ils zappent d’une époque à l’autre pour construire leur identité », précise-t-elle.
Dans ce contexte, le passé devient un outil structurant : « S’approprier les codes d’une époque qu’ils idéalisent, c’est une manière de se construire une boussole pour ne pas se perdre face à un présent fragmenté, instable et illisible. »
Dans un monde où tout est instantané, uniformisé et saturé d’informations, regarder en arrière devient peut-être, paradoxalement, une façon d’avancer.
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