Le Mali, pays d’Afrique de l’Ouest de quelque 25 millions d’habitants, est en proie à des attaques soutenues de la part des djihadistes et des rebelles séparatistes du nord du pays, qui visent à faire tomber la junte militaire dirigée depuis Bamako, la capitale, par le général Assimi Goïta, depuis un coup d’État en 2020.
Les rebelles touaregs du Front de libération de l’Azawad (FLA) – issus d’une population berbère nomade du Sahara répartie entre l’Algérie, le Mali, le Niger, la Libye et le Burkina Faso – se sont alliés à une coalition de plusieurs groupes islamistes sous la bannière du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM, allié à Al-Qaïda).
Le JNIM a lancé un appel, à la fin avril, à un front commun
pour mettre fin à la junte
et en arriver à une transition pacifique et inclusive
au Mali.
Mercredi, plus de 30 personnes ont été tuées dans deux attaques contre deux localités du centre du pays, revendiquées par les djihadistes du JNIM, selon des sources locales citées par l’AFP.
L’Azawad représente plus de la moitié du territoire malien.
Photo : Radio-Canada / Émile Lord Ayotte
L’influent ministre de la Défense, Sadio Camara, a été tué à Kati le 25 avril, dans un attentat-suicide. Il était derrière la rupture, en 2022, de la collaboration militaire entre le Mali et certains pays d’Europe, notamment la France, engagée dans une guerre contre les djihadistes depuis 2013. Le chef de la junte, Assimi Goïta, cumule désormais ses fonctions de président avec celles de ministre de la Défense.
Les djihadistes maintiennent un blocus sur Bamako depuis le 30 avril. Au cours des derniers jours, ils ont brûlé des convois de marchandises sur des axes menant à la capitale. Les routes sont essentielles à l’acheminement des importations dans ce pays enclavé.
Séparatistes et djihadistes, une alliance contre nature?
Les séparatistes touaregs et les groupes djihadistes se connaissent et cohabitent depuis longtemps. Il leur est déjà arrivé de conclure des alliances conjoncturelles contre d’autres groupes extrémistes, comme l’EI.
En entrevue avec Radio-Canada, Djallil Lounnas, professeur associé de relations internationales à l’Université Al Akhawayn, au Maroc, et auteur du livre Le Djihad en Afrique du Nord-Sahel : d’AQMI à Daech, rappelle que l’alliance actuelle est le résultat d’une longue dégradation qui remonte aux années 2000.
Il n’y a pas de quoi s’étonner, dit-il. Ce sont des relations tribales et familiales. Le tissu social est imbriqué. Ils ont juste officialisé des relations qui existaient déjà sur le terrain.

Des rebelles touaregs de la coalition du Front de libération de l’Azawad (FLA) se rassemblent au rond-point de Kidal, le 26 avril 2026.
Photo : Getty Images
Les djihadistes du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) se sont progressivement déployés dans le nord du Mali, où ils ont tissé des liens avec des groupes locaux, comme les rebelles touaregs et l’un de leurs principaux chefs, Iyad Ag Ghali, aujourd’hui à la tête du JNIM, au début des années 2000, explique-t-il.
Depuis 2012, le Mali est secoué par une crise sécuritaire alimentée par des attaques de groupes djihadistes affiliés à Al-Qaïda et au groupe État islamique (EI), d’indépendantistes touaregs et de groupes criminels communautaires.
L’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali, aussi appelé accord d’Alger, a été signé par le gouvernement malien et les groupes rebelles pour mettre fin à la guerre, en 2015. Mais le Mali, alors dirigé par le président Ibrahim Boubacar Keïta, n’est pas arrivé à retrouver la stabilité.
Des militaires ont renversé le gouvernement du président Keïta en 2020.
En 2022, l’armée française, qui avait été accueillie en « sauveuse » pour faire face aux djihadistes neuf ans plus tôt, s’est retirée du pays.
L’année suivante, le Conseil de sécurité de l’ONU a mis fin à la mission des Casques bleus au Mali.
En 2025, l’Algérie, qui avait été au cœur du processus de paix au Mali une décennie plus tôt, a été accusée d’avoir abattu un drone en territoire malien. Une rupture diplomatique entre Bamako et Alger est alors survenue.
La junte au pouvoir, dirigée par Assimi Goïta, est responsable de la descente aux enfers actuelle, soutient Mohamed Ag Ahmedou, militant touareg en exil en Europe.
Le président de l’Assemblée citoyenne de la transition civile du Mali en exil reproche au pouvoir central à Bamako son approche militaire qui n’a laissé aucune chance aux populations maliennes touarègues.
Ils nous ont chassés du pays, ils ont bombardé nos populations. […] Cette répression touche tout le monde. Tous les Maliens en font les frais.
Le militant va plus loin en accusant la junte de crime contre l’humanité
et d’épuration ethnique
.

Un militant grimpe au sommet d’une tour surmontée d’un drapeau dans ce qui semble être une base militaire à Tessalit, au Mali, sur cette capture d’écran tirée d’une vidéo publiée sur les réseaux sociaux le 1er mai 2026.
Photo : Reuters / SOCIAL MEDIA
À chacun son Wagner
Mohamed Ag Ahmedou se montre très critique à l’endroit de la junte au pouvoir, qui s’est alliée aux mercenaires de l’Africa Corps, une organisation paramilitaire russe considérée comme la successeure du groupe Wagner au Mali, qui a fait parler d’elle non seulement en Afrique, mais aussi en Ukraine.
À chacun son Wagner
, assène M. Ag Ahmedou, laissant entendre qu’il pourrait s’agir d’une raison expliquant l’alliance actuelle entre rebelles touaregs et djihadistes.
Sur le terrain, la milice paramilitaire de Wagner a participé à plusieurs opérations militaires, notamment pour regagner des bases dans la région de Kidal. Il y a eu de nombreux massacres dans le nord du Mali. Des massacres réfutés par les autorités maliennes
, explique Adib Bencherif, professeur à la Faculté des lettres et sciences humaines au département de l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.
Pour Fréderic Samy Passalet, essayiste et spécialiste des conflits en Afrique, auteur du livre Les marionnettes de Poutine en Afrique, le chef de la junte malienne, Assimi Goïta, a décidé de pactiser avec le groupe Wagner, puis l’Africa Corps, pour jouer le jeu de [Vladimir] Poutine
, le président russe, en chassant l’armée française avant de s’en prendre à la mission des Nations unies au Mali (MINUSMA).

Spécialiste en prévention des conflits en Afrique, le docteur Frédéric Samy Passilet a aussi travaillé pour les missions de maintien de la paix des Nations unies au Congo, en Côte d’Ivoire et au Mali.
Photo : Frédéric Saly Passilet
M. Passalet, qui a lui-même déjà travaillé pour la MINUSMA, porte un regard critique sur la confiscation du pouvoir, la corruption et la purge menée par la junte au sein des forces armées. Les Touaregs demandent le départ de la Russie. Est-ce qu’on a besoin de la Russie au Mali?
, s’interroge-t-il.
Une solution politique est-elle envisageable?
« Le gouvernement du Mali n’envisage pas de dialogue avec les groupes armés terroristes sans foi ni loi qui portent la responsabilité des événements tragiques que vivent nos populations depuis des années », a déclaré le ministre malien des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop, lors d’une rencontre, jeudi soir, avec le corps diplomatique. Le FLA a librement choisi de prendre fait et cause pour un groupe extrémiste reconnu comme terroriste par l’Organisation des Nations unies
, a-t-il ajouté, en référence au JNIM.
Le professeur Adib Bencherif rappelle que la junte militaire à Bamako s’est retirée des accords de paix d’Alger.
Le pouvoir central considère que la souveraineté malienne est menacée depuis que les groupes rebelles maîtrisent Kidal, dans le nord du Mali, souligne-t-il. En revanche, les Touaregs estiment naturel le contrôle de cette ville qu’ils considèrent comme leur territoire.

Les attaques-surprises du 25 avril 2026, menées de concert par les rebelles touaregs de la coalition du Front de libération de l’Azawad et le groupe djihadiste Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, ont visé plusieurs régions du pays.
Photo : Getty Images
La situation sur le terrain révèle les limites des capacités militaires de la junte au pouvoir. Même si les négociations sont difficiles, elles sont nécessaires et il doit y avoir un regard critique de la part de la junte
sur ses propres capacités, insiste M. Bencherif.
[Les membres de la junte militaire] sont coincés par un récit extrêmement souverainiste, focalisé sur les accomplissements de l’armée, en déphasage avec la réalité du terrain.
Le professeur croit que, pour la junte au pouvoir au Mali, l’option de la négociation doit demeurer sur la table, sans exclure celle de l’action militaire. On a besoin des deux
, estime M. Bencherif.

Un soldat de l’armée malienne. (Photo d’archives)
Photo : Getty Images / MICHELE CATTANI
Fréderic Samy Passalet plaide pour une solution diplomatique et pense que la réactivation de l’accord d’Alger de 2015, qui n’a pas été appliqué selon lui, pourrait être une solution envisageable pour sauver le Mali.
L’accord d’Alger permettait aux Touaregs d’être impliqués dans la gestion de la chose publique et ça permettait d’asseoir une démocratie forte et souveraine au Mali.
Il estime qu’une solution négociée doit inclure toutes les forces politiques et civiles sous la supervision d’organisations internationales et régionales, comme la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), l’Union africaine et l’ONU.
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